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26.06.2006

Le bonheur paradoxal, essai sur la société d'hyperconsommation

                  La bibliothèque NextModerne, interview Gilles Lipovetsky par Denis Failly           Gilles Lipovetsky, Editions Gallimard, 2006

Une nouvelle modernité est née au cours de la seconde moitié du XXème siècle : la civilisation du désir, portée par les nouvelles orientations du capitalisme de consommation. Mais ces deux dernières décennies, un nouveau séisme est apparu qui a mis fin à la société de consommation, une nouvelle phase du capitalisme de consommation s'est mise en place : la société d'hyperconsommation.



Quelques mots de l'auteur, Gilles Lipovetsky


Denis Failly - Gilles Lypovetsky, Pourriez nous brièvement nous définir l'hypermodernité

Gilles Lypovetsky -medium_lipovetsky.jpg "La modernité s'est construite au 18ème siècle en mettant en place trois grands systèmes les droits de l'homme et la démocratie, le marché, et enfin la dynamique de la techno-science, le problème c'est que pendant deux siècles et demi ces 3 systèmes ont été fortement attaqués par des systèmes qui les rejetaient, par exemple le totalitarisme qui rejetait à la fois le marché et la démocratie. Aujourd'hui se fait sentir moins le besoin d'un contre modèle qu'une nouvelle régulation qui met au centre l'individu."

Denis Failly - "En quoi le bonheur est - il paradoxal ?

Gilles Lypovetsky - L'hédonisme, la consommation promet des bonheurs, de l'évasion, c'est une société qui stimule une marche au bonheur dans ses référentiels, mais la réalité c'est que l'on voit la multiplicité des anxiètés, la morosité, l'inquiétude, le ras le bol, l'insatisfaction quotidienne. Donc voilà, l'idée de bonheur paradoxal est : que plus la société marche au bonheur plus montent les plaintes, les récriminations, les insatisfactions.

Denis Failly - Quelles sont les grandes tendances de la société que vous appelez «hyper consommative» dans votre ouvrage ?

Gilles Lypovetsky- L'équipement, non plus centré sur les biens mais sur les personnes, par exemple le téléphone avant c'était semi collectif, ou bien on avait une télé par ménage...
- les cultures de classes s'érodent, le fait d'appartenir à un groupe social ne détermine plus strictement les modes de consommation parce que les cultures de classes se sont effondrées, à cause de l'information, à cause de la pub, de la diffusion des valeurs hédonistes, à partir de là, le consommateur devient un hyper consommateur, c'est à dire volatile, infidèle, qui échappe au quadrillage de classe d'autrefois.
- Une consommation émotionnelle, une satisfaction pour soi ou ses proches, soit par ce que dans la consommation on cherche par exemple à fuir un malaise, c'est une sorte de thérapeutique, soit par ce que les gens ont envie de vivre des expériences nouvelles, dans le sport, le tourisme... pour connaître des sensations nouvelles, donc la consommation devient beaucoup plus émotionnelles ou expérientielles. - On a des consommations de plus en plus clivées entre le haut de gamme et le low cost, ce sont les deux segments de marchés qui se développent le plus, le moyen de gamme décline, les extrêmes se renforcent.

Denis Failly - Comment aujourd'hui les jeunes construisent leur identité à travers la consommation ?
Gilles Lypovetsky- Comme les jeunes sont aujourd'hui éduqués dans l'idée d'être eux mêmes, d'être plus autonomes, du coup ils cherchent au travers de la consommation ce qui leur permet d'afficher leur personnalité même si c'est en copiant le modèle de leur camarade, donc au travers du conformisme, du culte des marques, ils construisent leur identité.

Denis Failly - Que vous inspirent Internet comme nouvelles manières de faire lien ?

Gilles Lypovetsky- Oui avec Internet beaucoup de choses sont liées à la consommation on entre dans l'hyperconsommation puisqu'il n'y a pas plus de limites, il n'y a plus de barrières spatio – temporelles. Il y a une information beaucoup plus ample avec un consommateur plus reflexif qui est capable de comparer de juger les offres...Internet favorise le low cost, départ dernière minute...tarifs préférentiels.
Le succès des blogs, c'est une certaine défiance envers les médias traditionnels au profit de l'expression des individus qui montrent qu'il y a une limite à la consommation et que les gens ont envie aussi de devenir acteur, de s'exprimer, de passer à côté des circuits ou des réseaux tradiitionnels.
C'est sympa comme phénomène mais il peut y avoir des dérives du n'importe quoi, il n'y a plus de filtrage, c'est un peu comme les cafés philos c'est parfois un peu de la bouillie pour le dire simplement.

Denis Failly - Par rapport à certains sociologues qui postulent l'existence de tribus, de communautés...est ce que l'hyperconsommateur est un hyper - individualiste et en quoi les deux s'opposent ?

Gilles Lypovetsky - C'est une question en fait conceptuelle, empiriquement les tribus existent mais c'est purement descriptif maintenant il faut les penser et c'est là ou la notion de tribu ne va pas, car la tribu c'est clos c'est fermée, hors, ce qui caractèrise le moment, c'est que les gens changent et à part les adolescents les gens sont dans une tribu, dans une autre... et ils peuvent mélanger, ils ne sont pas fait d'une pièce, les punks ou les goths c'est un tout petit monde mais ça représente pas le monde des adultes. Pour définir un adulte qu'elle est sa tribu exact, il peut aller faire du camping, faire de la musique classique etc, alors à quelle tribu appartient-il ? si il n'y plus d'homogéneïté c'est difficile. Ce sont des tribus tellement perméables tellement fugitives que la notion de tribu ne me paraît pas correcte, la tribu, on peut l'observer à des signes, mais on ne peut pas la penser parce que ce qui pense le tribalisme d'aujourd'hui c'est l'hyper-individualisme justement, les individus ne sont plus incrustés, incorporés dans quoi que ce soit puisque ce qui les caractérise c'est leur labilité, leur capacité à ne pas être intégrés, mais de choisir leur groupe d'appartenance.

Denis Failly - Gilles Lypovetsky, Vous sortez un nouvel ouvrage en septembre, pouvez-vous nous en dire plus ?

Gilles Lypovetsky - Oui, ca va s'appeler la « société de déception », j'essaie de voir comment l'expèrience de la déception fait partie de la condition humaine, les hommes sont déçus car ils ont des désirs et les désirs correspondent rarement à ce que l'on a, mais la modernité lui donne un poids, une surface beaucoup plus importante qu'autrefois. On le voit dés le 19ème siècle avec Durkheim, Tocqueville notamment. La notion d'égalité fait monter les aspirations, avant nous étions enfermés dans notre monde aujourd'hui c'est ouvert. Le livre monte que ce phénomène n'a fait que s'exacerber, avec le recul du religieux qui n'encadre plus les comportements, avec l'école qui ne répond plus aux promesses d'ascenseur sociale, avec la fin de la croyance dans le progrès, les gens sont méfiants envers la technique, ils ont peur des OGM, ils ont peur du réchauffement de la planète.. La technique déçoit, l'école déçoit, la politique déçoit on est dans une période de désillusion...

Denis Failly - Gilles Lypovetsky, je vous remercie


NB :  cette interview de Gilles Lipovetsky a été réalisée par téléphone

 
Bio : Gilles Lipovetsky est Professeur agrégé de philosophie à l'université de Grenoble, Membre du Conseil d’analyse de la société (sous l’autorité du Premier Ministre), Membre du Conseil national des programmes (Ministère de l’Education Nationale), Consultant à l’Association Progrès du Management. il est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages :
L'Empire de l'éphémère, Le Crépuscule du devoir, La Troisième femme, édition Gallimard, L'Ere du vide, La société de déception, Métamorphoses de la culture libérale, Le luxe éternel, Les temps hypermodernes,


 

12:20 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Marketing / Etudes, Sociologie / Anthropologie / Philo | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : Lipovetsky Gilles, Le bonheur paradoxal, prospective, marketing

Commentaires

Voilà une interview de ce que je pourrais appeler un discours intellectuel qui sonne polémique mais qui ne sonne pas toujours juste, et ne prend pas en compte la complexité des sujets abordés. Je ne sais pas ce que donne la lecture de l'ouvrage, mais G.Lipovetsky a réussi à ne pas me donner envie de le lire, et donc de ne pas passer à l'acte d'achat de son ouvrage, pourtant fort bien marketé par ailleurs. Je crois que je ressens le bonheur paradoxal de ne pas m'identitifier à un hyper-consommateur.

Ecrit par : Matthieu Picano | 23.07.2006

Bonjour,
En fait, tout ceci est décrit comme très conceptuel, et pourtant... tellement vrai. Peu importe le bonheur paradoxal de ne pas s'y identifier. C'est l'aveu même que nous y sommes : de la consommation provoquée, le schéma s'équilibre et nous avons le double phénomène de la stimulation de l'offre et de la demande. L'hyper consommation est là, comme réponse au manque de repères plus profoind. Charge aux communicants et aux marketeurs de rendre cette consommation intelligente.

Ecrit par : Stéphane Nau | 27.08.2006

qu'est ce que le bonheur paradoxal? Est-ce que consommer est un bonheur ou juste la satisfaction d'un besoin? les marques existent elles pour que l'on se démarque ou pour qu l'on se remarque?
Je pense que ce n'est pas le fait de consommer qui est en soi un bonheur paradoxal mais dans notre société c'est que l'on arrive pas à soulager une frustration telle qu'elle soit, qui existe en nous alors on préfére se consoler en achetant ou tout simplement en se confortant dans la conformité.
Je pense qu'il serait plutôt intéressant d'étudier les frustrations des consommateurs avant de leur donner un lot de consolation pour qu'il oublient un instant qu'ils ne sont pas si heureux.

Ecrit par : hinda | 20.12.2006

En quoi le fait de consommer n'apporterait qu'un "bonheur paradoxal" et non un bonheur tout court ?
Je peux fort bien acheter le prochain ouvrage du professeur Lipovetsky sans que cet achat ne m'insatisfasse instantanément ou suscite chez moi l'envie irrépressible de consommer d'autres auteurs sur la postmodernité ou des anti-Lipovetsky acharnés.

Ecrit par : Florent NOBLET | 04.02.2007

Gilles Lipovetsky regrette que les sociétés de l'hypermodernité ne disposent plus dans la spirale déceptive de la consolation de la religion. Or, tous ceux qui prennent soin de leur hygiène mentale, découvrent tôt au tard que la religion est un énorme mensonge, destiné à servir des intérêts des puissants des sociétés de tradition. Après cette découverte, la déception monte à des hauteurs inouïes.

Ne devons-nous pas profiter des occasions que les sociétés de l'hypermodernité nous donnent pour developper notre personalité et nous fier à Epicure? Mais bien sûr, prennons toujours soin de notre hygiène mentale.

Que conseiller à celles et ceux, qui ne disposent pas de cette hygiène?
A ce moment je ne le sais pas très clairement, mais ce que je sais est que je suis responsable de moi-même en premier lieu. L'éducation nationale doit prendre ces dispositions en cette matière.

Ecrit par : Walter Poupaert | 11.03.2007

Le commentaire du 11 mars est affligeant; je pense que toutes les religieuses, bonzes et autres chamans qui vivent leur foi souvent dans la précarité goûteront particulièrement cette qualification de "puissants des sociétés de tradition". Sans partager toutes les analyses de Mr Lipovetsky, comment peut-on nier que l'homme moderne, s'il en a pour son argent, n'est pas plus heureux pour autant. Comme le dit Alain Finkielkraut: "A l'ère moderne la technique nous a permis de nous arracher à la terre. Je pense qu'il faut désormais songer à s'arracher à la technique pour revenir un peu à la terre"!

Ecrit par : Pellissier sébastien | 29.03.2007

J'ecris tout simplment pour me plaindre du très bas niveau de la transcription qui m'a perturbé tout au long de la lecture; il est impératif que ce texte soit reécrit.

Ecrit par : Alan Milliken | 18.08.2007

Oh, and did not know about it. Thanks for the information ...

Ecrit par : Andy | 19.12.2007

Mr. Lipovetsky is a nice intelectual. I can imagine him talking to Mr Sarkozy about society and mass-media reactions. I believe in intelectuals: Sartre, Deleuze, Galeano, the recently lost Edward Said... They are necessary. I enjoy reading their smart theories. They conect myself to a tradition of enligthment and human progress coming fron Rousseau, Spinoza, Marx, Nietsche, Kierkegaar, Habermas. Thank you.

Ecrit par : Quijote | 22.12.2007

Je suis en train de lire l'ouvrage intitullé : La culture-monde du même auteur. C'est très bon au niveau du développement des théories, mais je trouve que ça manque d'exemples concrets ! Parfois ce serait nécessaire pour simplifier la compréhention des textes !

Ecrit par : Frédéric Chaine | 10.12.2008

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