19.03.2008

Michel Sauquet : L'intelligence de l'autre

 8106942f9b990af9b0fc2851a4ab603c.jpgL'intelligence de l'autre

Prendre en compte les différences culturelles dans un monde à gérer en commun

 

Michel Sauquet, Directeur de l'Institut de recherche et débat sur la gouvernance (IRG), avec la collaboration de Martin Vielajus

Editions Charles Léopold Mayer

Interview Catherine Fournier-Montgieux pour Nextmodernity

 

« La mondialisation n’est pas une mise au pas » rappelez-vous aujourd'hui en introduction de votre ouvrage, comment décrire et analyser cette notion particulièrement complexe « d’appartenance culturelle » ? Comment la reconnaître, comment la préserver ?

L’appartenance culturelle est en soi une belle notion, qui se rapproche de celle, proposée jadis par Pierre Bourdieu, d’habitus, façon dont les structures sociales s'infiltrent spontanément et très durablement à l’intérieur des esprits et des corps. Ce sont des manières d'être, de raisonner et d’agir communes à plusieurs individus de même origine, résultant de l'incorporation inconsciente des normes et pratiques véhiculées par le groupe d'appartenance. Communes à vous et moi en quelque sorte.

Mais c’est aussi une notion qui peut être ambiguë et dangereuse. Ambiguë parce qu’elle s’apprécie souvent par la simple comparaison avec  les autres zones d’appartenance, et parce qu’elle procède d’images mentales, de mises en catégories, de stéréotypes, de préjugés : ma représentation des Allemands est qu’ils sont carrés, des Japonais qu’ils sont mystérieux, etc. et tout cela, naturellement, en fonction de mes propres critères et des « on-dit » récoltés ici ou là. Dangereuse parce qu’elle peut mener tout droit, au moins dans les sociétés multiculturelles, au communautarisme, aux replis, aux ghettos identitaires qui se constituent en Europe ou aux Etats-Unis, à des fractures ethniques croissantes en Inde ou en Afrique.

Notons aussi que, dans le contexte actuel de la mondialisation, du développement de la mobilité et des échanges, l’appartenance culturelle est souvent une multi-appartenance. Nous vivons une époque de croisement des cultures et d’influences réciproques. De même que beaucoup d’individus sont dotés d’identités multiples, de même l’appartenance culturelle des groupes humains est souvent loin d’être monolithique.

C’est pourquoi d’ailleurs l’idée de « préservation des identités culturelles » ne m’excite pas outre mesure. Je crois que l’urgence est bien davantage au dialogue entre les cultures, à leur fécondation mutuelle qu’à leur simple préservation, un objectif qui peut friser la muséologie.
 
Vous égratignez, avec bienveillance mais sans complaisance, beaucoup d’idées reçues, notamment sur nos valeurs : nos « valeurs universelles » et « cultures d’entreprises »,   l’une  comme l’autre ne seraient pas au service de nobles ambitions comme on pourrait le croire mais plus naturellement des prétextes pour des stratégies d’uniformisation  et de domination …

La seule valeur qui me paraît universelle est celle de la prise en considération de l’être humain (ou pour certaines civilisations plus intéressées par le « nous » que par le « je », des groupes humains). La reconnaissance de la spécificité de l’homme, des hommes, du prix de la vie et de sa capacité créatrice. En précisant que, pour certains, ceci ne veut pas nécessairement dire une supériorité sur les autres représentants du règne animal et sur ceux du règne végétal.

Sorti de là, je pense erroné de croire que les valeurs issues du siècle des Lumières – auxquelles j’adhère personnellement pleinement – sont des valeurs universelles. Dans d’autres cultures, et selon les cas, les grands principes qui sont pour nous des évidences – la liberté, l’égalité, le statut de l’individu-citoyen, la valeur-travail, etc. n’ont tout simplement aucun sens. Inversement nous n’avons aucune idée de ce que peut, ailleurs, signifier la solidarité intergénérationnelle, le sens de l’honneur, la spiritualité. On a beaucoup critiqué les excès et le principe même des processus de colonisation de l’Afrique et de l’Amérique du Sud, on a dénoncé l’alliance du sabre et du goupillon, pointé l’hypocrisie des discours « pacificateurs » et « civilisateurs », mais les choses ont-elle fondamentalement changé aujourd’hui ? Je n’en suis pas certain lorsque je vois, par exemple, la politique des institutions financières internationale et leur invention du slogan de « bonne gouvernance », critère d’allocation de l’aide dans les pays du sud, qui n’exige pas moins qu’une stricte et superficielle conformité à des modèles constitutionnels occidentaux très mal adaptés aux cultures locales. Un seul exemple : la Constitution française, qui place l’individu au cœur du système politique, a été purement et simplement recopiée par de nombreux états africains, au moment des indépendances, dans un continent où la communauté, le collectif, sont autrement importants que l’individu.

Quant à la culture d’entreprise, elle est d’un universalisme inouï dans les firmes « globalisées », les multinationales, les entreprises qui délocalisent. Un ancien président d’IBM Europe déclarait il y a quelques années : que « pour survivre en milieu international, il faut créer une culture d’entreprise. Les mêmes principes de base, les mêmes méthodes de travail, les mêmes objectifs. Tout ceci crée un terrain d’entente qui rassemble, qui fédère. Une de nos règles de réunion chez IBM, par exemple, était de ne parler que travail. ».  Et un autre manager d’une firme informatique, Hewlett Packard France, n’hésitait pas à affirmer : « on peut considérer le HP way comme une culture d’entreprise qui se substitue à toutes les autres dans la société ». Tout est dit, même si les habitudes locales sont parfois prises en compte, croisées avec ce que Armand Mattelart appelle les « schémas apatrides des sciences de la gestion ». C’est ce que l’on désigne habituellement sous le vocable de « métissage managérial », généralement limité aux aspects les plus superficiels desdites cultures locales : sur le plan du marketing, la constatation que l’impact d’un message publicitaire n’est pas forcément le même d’une culture à l’autre, d’une « communauté de consommateurs » (consumers community) à l’autre, amène à promouvoir, dans le domaine commercial, l’idée de l’adaptation des slogans aux particularités locales. Mais on est ici bien davantage dans le registre de la recherche de meilleurs profits, ce qui est d’ailleurs la règle du jeu de l’entreprise, que dans celui du dialogue interculturel…

 

Peut-on d’ailleurs parler de problématique spécifique de l’expatrié ?
 
Oui. Qu’il s’agisse des expatriés dans les entreprises multinationales ou délocalisées, des coopérants et assistants techniques de l’aide internationale, des personnels de l’humanitaire, on voit tous les jours à quel point l’intelligence de la culture de l’autre, l’abandon de ses propres kits méthodologiques, la construction d’un vrai dialogue est chose difficile. Les expatriés adoptent souvent les aspects culturels les plus apparents de leur pays d’accueil, apprennent quelques bribes de la langue pour s’en sortir avec les chauffeurs de taxi (ou même l’apprennent très bien), font des fêtes « à la locale » mais, oubliant que la culture n’est pas que mode de vie mais aussi mode de pensée, ils imposent leurs propres méthodes et leurs propres rythmes dans le quotidien du travail. Pour beaucoup d’entre eux, le fait de voyager ou d’avoir voyagé vaut connaissance, la culture n’est que dans les couleurs, les saveurs et les sons, mais pas dans les modes de faire. Je connais bien cette dérive pour l’avoir pratiquée moi-même en Afrique et en Amérique latine il y a de nombreuses années.

 

Vous évoquez l’apprentissage, plus ou moins approfondi, de la langue du pays d’accueil. La langue exerce-elle en elle-même une influence sur les comportements ?
 
Une langue n’est pas une simple juxtaposition de mots, venant les uns après les autres et indépendants les uns des autres. La plupart des langues de notre planète sont construites suivant une architecture plus ou moins sophistiquée, avec une la morphologie plus ou moins complexe suivant les langues, certaines – l’anglais – ayant un système de mots plutôt courts, d’autres, comme l’amharique, langue éthiopienne, sur laquelle j’ai beaucoup transpiré, agglutinant autour d’une même racine un luxe de préfixes, de suffixes, d’interfixes permettant la déclinaison des verbes, l’indication du masculin, du féminin, de l’attributif, etc., d’autres enfin, comme l’Allemand, accolant des mots que le français sépare. Il y a aussi des différences d’ordre sémantique : ce que les mots veulent dire, les représentations auxquels ils renvoient, la manière dont les mots ne se comprennent qu’en articulation avec les autres. C’est le cas notamment de la langue chinoise, où les caractères ne prennent sens que les uns par rapport aux autres. L’exemple du chinois comme celui de l’arabe ou même, après tout, de l’anglais me paraît poser une question essentielle : comment l’enracinement dans des langues aux lois aussi différentes que celles du français n’influerait-il pas non seulement sur la pensée, mais aussi sur la manière de découper la réalité, sur les méthodes de travail ? C’est une question qui m’a toujours interpellé. Je suis conscient que, formulant cette question, cette intuition, je réagis avec les outils de ma culture gréco-judéo-chrétienne, qui a une forte tendance à lier langage et pensée, parole et action (la Bible nous rappelle qu’« au commencement était le Verbe », et en grec « logos » veut dire à la fois langage et pensée). Je sais aussi que la réalité du XXIème siècle n’est pas sans infirmer cette idée dans certains cas, puisque les Américains ne travaillent pas comme les Anglais, encore moins comme les Indiens ou les Sud-Africains, et puisque les Français ne travaillent pas comme les Suisses ou les Québécois. Je pense malgré tout que si les univers mentaux et culturels des peuples s’expriment dans leurs langues respectives, celles-ci influencent à leur tour leur vision du monde, leur manière de raisonner et de travailler. L’existence ou non des formes passées et futures des verbes signe une certaine conception de la progression de la vie et du travail. Plusieurs langues du sud-est asiatique n’ont pas l’équivalent de notre passé et de notre futur ; la langue arabe a un temps passé, mais réunit dans une forme commune, avec des auxiliaires, l’inaccompli, le présent et le futur, etc. La langue arabe, étroitement connectée à l’islam (son standard le plus sûr se trouvant dans le Coran) insiste toujours sur la nécessité de transcender l’expérience humaine, et de s’en remettre à Dieu pour le futur.


 « Un temps durable est un temps partagé », dites-vous en citant cette  belle phrase de Ost . Le temps non plus n’est pas un concept anodin  Le temps est-il un enjeu de pouvoir et un enjeu de société ? 
 
De toutes les sources de malentendus entre les cultures, le temps me paraît le plus central. Cet universalisme, cette prétention à croire que nos valeurs, nos représentations et nos pratiques sont valables pour le monde entier, s’applique avant tout au temps. Comme des éléphants dans un magasin de porcelaine, les Occidentaux, dans leurs manières de travailler, de négocier, de (croire) dialoguer, ont une fâcheuse tendance à imposer leur temps aux autres, sans chercher à savoir si ces autres ont la même manière de gérer leur temps. C’est un très vaste sujet ; je ne donnerai que deux exemples.

Dans ma vie professionnelle, j’ai souvent remarqué, avec des partenaires chinois ou arabes, que là où ma tendance était de commencer par les sujets les plus importants pour reléguer en fin de dialogue les plus accessoires, au risque de les voir délaissés, la leur était inverse. Mais l’inverse interdit bien entendu d’accélérer le mouvement et de ne pas laisser la discussion se produire jusqu’au bout. Ainsi le Français risque-t-il non seulement de déduire hâtivement que son interlocuteur, d’après la manière dont il commence, n’a pas grand chose d’important à dire, mais aussi et surtout d’interrompre trop tôt le dialogue, de ne pas laisser à l’autre le temps de dépasser le discours introductif, alors qu’il n’a pas encore pu aborder l’essentiel. Les différences dans les délais de réaction réciproque compliquent encore le problème ; les Occidentaux ont souvent tendance à réagir de manière expéditive, du tac au tac, sans laisser à l’interlocuteur le loisir d’intérioriser sa réponse, d’où de fréquentes maladresses.

Autre exemple : il y a une quinzaine d’années, j’ai été convié, dans une banlieue parisienne très cosmopolite, à une animation d’une équipe locale d’une ONG humanitaire. L’objectif était de sensibiliser aux questions de développement au Mali, et de recueillir les fonds pour soutenir un projet dans ce pays. Une conférence était organisée l’après midi, avec quelques Maliens. Il était convenu que, pendant ce temps, leurs femmes prépareraient les plats de riz, de mil et de poisson, avec leurs sauces épicées et les apporteraient pour le point d’orgue de la journée, le vrai moment de dialogue interculturel, un dîner de « confraternisation » entre la communauté malienne, la communauté française et les autres. Le dîner était prévu à sept heures du soir. A sept heures quinze, les femmes n’étaient pas arrivées. A huit heures, toujours rien, sinon des messages suivant lesquels ce ne serait plus très long. A neuf heures, la plupart des gens étaient partis. A dix heures les femmes sont arrivées, tout heureuses. Elles avaient mis tout le temps nécessaire à une bonne cuisson, travaillé toute l’après midi en se souciant moins du temps qui passe que des exigences d’une cuisine réussie, mais… il n’y avait plus un Français. Quels malentendus, quelles erreurs de programmation, quelle ignorance mutuelle des contraintes des uns et des autres peuvent expliquer ce raté, je ne sais. Mais un tel épisode n’illustre-t-il pas les conséquences de différences de conceptions du temps qui mène, par exemple, des militants tiers-mondistes à faire « pour », mais… sans ?

 

Michel Sauquet
Directeur - Director
Institut de recherche et débat sur la gouvernance (IRG)
Institute of research and debate on governance (IRG)
www.institut-gouvernance.org

http://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Sauquet

Editions Charles Léopold Mayer www.eclm.fr

18:25 Ecrit par Catherine dans Communication / Psycho , Développement / "Humanitude" , Interviews d'auteurs , Prospective , Sociologie / Anthropologie / Philo | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : mondialisation, cultures, humanitaire, dialogue interculturel

29.01.2008

Benoit Virole : Shell

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Shell, par Benoit Virole, psychanalyste, spécialiste des mondes virtuels

Editions Hachette Littératures

Interview Catherine Fournier-Montgieux, pour Nextmodernity

A travers votre roman  Shell (Hachette Littératures 2007), vous faites entrer le lecteur dans un univers encore très confidentiel et surtout très improbable pour beaucoup, celui des jeux vidéos et univers virtuels persistants ; comment en êtes-vous venu à vous intéresser à ces univers ?
 
Les univers virtuels sont des espaces extraordinaires dans lesquels toutes sortes de situations nouvelles et de problématiques inédites peuvent être posées : Qu'est ce que l'identité de soi, de quelle nature est notre relation au corps, comment construisons nous notre sens de la réalité ? etc. Tout honnête homme contemporain ne peut être, au minimum, qu'intrigué par ces nouveaux univers qui constituent une évolution anthropologique considérable, sans doute comparable dans l'histoire à la survenue de l'imprimerie... Ces univers, en particulier les  jeux vidéo qui utilisent des mondes persistants  continuant à évoluer même quand le joueur est déconnecté, créent  les conditions d'un nouvel imaginaire romanesque...d'où ce roman où le narrateur va devoir s'immerger dans ces mondes jusqu'à la déraison et y faire d'étonnantes rencontres.
 
Quelle est votre vision, en tant qu’analyste, de ces univers virtuels ?
 
Les univers virtuels dévoilent les fantasmes des concepteurs comme des joueurs, et de façon plus globale du corps social. Ils deviennent des espaces de concrétisation de désir dans lesquels la contemplation d'une action réalisée par son avatar remplace le plaisir à penser... Il y a là toute une dimension psychique passionnante à étudier à partir du point de vue de la psychanalyse... Un des points central concerne l'économie de mouvement : lors d'un acte virtuel, le sujet réalise une action sans qu'il y ait la décharge énergétique corollaire, nécessaire à l'effectuation physique réelle, mais cette énergie est cependant mobilisée  psychiquement lors de l'acte virtuel et elle se décharge dans un affect de plaisir. C'est pour cela que les mouvements réalisés dans le virtuel nous procurent du plaisir, en plus de la jouissance à réaliser virtuellement ce que nous ne pouvons faire dans la réalité (voler librement dans les airs, comme dans Second Life, par exemple). Bref, le virtuel ouvre de nouvelles problématiques théoriques tant en psychologie cognitive qu'en psychanalyse.
 
Les mondes virtuels sont souvent idéalisés, on aime particulièrement s'y représenter jeunes, beaux, dynamiques et pleins d'amis ; n'y a-t-il pas une forme de fuite devant la réalité ?
 
C'est  plutôt la création d'une nouvelle réalité conforme au désir (ou à ce que l'on croît être son désir) permettant de disjoindre le corps réel de la représentation virtuelle. La  notion de fuite de la réalité  doit à  mon sens être relativisée. La lecture, la télé ou le cinéma pourraient être aussi  considérées comme des fuites. Il s'agit plutôt d'une extension du monde réel à un autre monde, virtuel, dans lequel la représentation de soi est libérée des contraintes du réel et peut suivre des réalisations de désir (se représenter sous un corps autre, réaliser des choses impossibles dans le réel, par exemple).
Mais plus profondément, il faut considérer l'attraction du virtuel comme relevant de la nécessité chez l'homme de découvrir des espaces nouveaux. D'une certaine façon, il n'existe plus aujourd'hui dans la réalité de contrées inexplorées ou de territoires vierges à conquérir. L'espace est encore hors de portée pour les hommes ordinaires... Il reste le virtuel comme géographie nouvelle pour le désir de conquête... Je crois que l'attractivité forte, parfois l'addiction,  des adolescents pour les jeux vidéo à monde persistant relèvent fondamentalement de ce besoin d'aventure qui n'est pas un besoin trivial, mais bien une caractéristique structurelle de l'adolescence.
 
Comment établir un lien entre les univers virtuels et des objectifs à visée thérapeutique ?
 
L'immersion conjointe du patient et du thérapeute dans un univers virtuel offre les conditions d'une expérience, au sens noble du terme, partagée, dans laquelle les affects sont fortement mobilisés et ainsi permettent un accès plus direct au monde intérieur du patient.
Mais il s'agit là d'une approche thérapeutique complexe, difficile, non miraculeuse, malgré le battage médiatique qui est fait autour de cela. En pratique, elle  est surtout réalisée avec les adolescents et les enfants... et elle ne substitue pas à la nécessité de l'élaboration verbale.
Pour dire les choses rapidement, les mondes virtuels constituent des espaces transitionnels dans lesquels analyste et patient partagent une expérience permettant une élaboration des conflits inconscients. Par exemple, un adolescent soumis à des fantasmes de destruction du monde pourra réaliser, virtuellement, ce fantasme en présence de son analyste qui dès lors pourra le percevoir et agir, éventuellement, par une interprétation si le contexte transférentiel le permet. D'autres approches utilisent le virtuel à fins de rééducation comportementale, en particulier pour le traitement des phobies, où l'exposition virtuelle à l'objet phobique est censée désensibiliser progressivement  le sujet et le libérer de sa phobie. Pour moi, ce n'est pas l'aspect le plus intéressant de l'utilisation thérapeutique du virtuel, même si l'efficacité semble au rendez vous. Les concepts d'immersion et d'attribution d'un sens à  une réalité fictive me paraissent des notions beaucoup plus profondes et riches d'implications... 
 
Vous évoquez l’idée de "réification" présente dans les univers virtuels ; pouvez-vous en dire quelques mots, notamment par rapport au monde  professionnel virtualisé qui se dessine aujourd'hui ?
 
Les univers virtuels invitent à l'auto présentation de soi sous la forme d'un personnage numérique qui représente le sujet auprès d'autres sujets connectés dans le même monde et qui sont eux mêmes représentés sous forme d'avatars. Il s'agit là d'un dispositif ou l'inauthencité est la règle, où elle est érigée en tant que système : on doit se montrer aux autres différents de ce qu'on est en réalité, en particulier par le choix d'un pseudonyme et d'un corps numérique différent du corps réel. Ces univers deviennent des espaces de transaction généralisée. On se présente à l'autre sous une image pour obtenir quelque chose de l'autre, ne serait-ce que  l'obtention d'un contact. Les univers virtuels préfigurent ainsi l'évolution générale vers la réification qu'annonçait Marx. Toute relation humaine devient objet.
La réification est ainsi marquée par l’objectivation mercantile de l’autre, la négation de l’intériorité de l’autre comme de la sienne. Les univers virtuels tels Second life illustre cette évolution de façon spectaculaire.
 
Quelles sont évolutions probables selon vous de cette nouvelle réalité ?
 
La réalité virtuelle aujourd'hui existe dans le monde du jeu vidéo, dans les sites de rencontre (second life), dans les sites commerciaux (galeries marchandes virtuelles) , dans les simulations de conduite (avions, voiture, engins..), dans la conception assistée par ordinateur d'objets, dans la simulation d'événements... Elle  va s'étendre à des utilisations telles que la formation professionnelle,  la simulation de conflits en entreprises, ou bien encore le recrutement, l'évaluation des compétences, mais aussi la recherche scientifique, la modèlisation des connaissances, l'aide aux handicapés, le traitement psychologique et psychiatrique, etc. sans compter bien évidemment les espaces d'aventure et de création artistique. Le virtuel est  devenue la nouvelle frontière...


Benoît Virole
benoit.virole@wanadoo.fr

En savoir plus :
www.benoitvirole.com
(Littérature, Psychopathologie,Réalité Virtuelle...)

 

 

16:00 Ecrit par Catherine dans Communication / Psycho , Développement / "Humanitude" , Innovation , Interviews d'auteurs , Prospective | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : virtualité, psychanalyse, jeux vidéos, univers virtuels persistants

26.10.2007

Guide pratique de l'intelligence relationnelle

cade513a3487c5065105e1019a1cf48d.jpgGUIDE PRATIQUE DE L'INTELLIGENCE RELATIONNELLE
Olivier Zara, directeur de la société "Axiopole"

 

Interview Catherine Fournier-Montgieux, CFM Conseil pour Nextmodernity

Avant d'évoquer l'intelligence relationnelle, pouvez-vous rappeler ce qu'est l'intelligence collective ?

L’intelligence collective (IC) peut se définir comme la capacité à unir nos intelligences et nos connaissances pour atteindre un objectif. Elle se matérialise au quotidien par des coopérations intellectuelles que l’on observe en particulier dans les temps de réflexion collective. Cependant, la réflexion collective dans les entreprises est souvent faible pour des raisons de cultures, d’habitudes managériales et de technologies déficientes.
Contrairement à une croyance populaire, l’intelligence collective n’a rien à voir avec la notion de décision collective. L’intelligence collective contribue certes au processus d’émergence de la décision, mais n’impacte pas directement la prise de décision. On peut réfléchir à 10 ou à 100, et à la fin du processus, le décideur décide seul !
Le management de l’intelligence collective (MIC) regroupe l’ensemble des outils, des méthodes et des processus, qui permettent de mettre en réseau, de faire coopérer les intelligences individuelles pour atteindre un objectif commun, réaliser une mission ou un projet.
Nous pouvons comprendre l’intelligence collective comme 1+1 = 3. Il s’agit de connecter des intelligences pour produire plus et mieux. L’intelligence collective n’est finalement rien d’autre que la mise en pratique de la théorie des avantages comparatifs et des économies d’échelle au niveau des idées. Les industriels cherchent à produire au meilleur coût avec les plus compétents tous les composants d’un produit. Il en va de même dans le monde des idées avec le management de l’intelligence collective.

 

La littérature, d’une manière générale, évoque la « culture de masse », terme souvent péjoratif , qu'elle oppose à la culture élitiste, où l'intelligence est le fait d'une petite élite uniquement ; va-t-on, avec l’intelligence collective, vers l'émergence d'une nouvelle donne sociologique ?

La littérature parle de « culture de masse » parce qu’elle est produite par « l’élite intellectuelle ». L’intelligence collective remet en cause leur monopole implicite de l’intelligence. En simplifiant, on pourrait décrire leur vision du monde ainsi :
- il faut des idiots pour que les intellectuels existent
- il faut beaucoup d’idiots, qui deviennent la masse, pour que les intellectuels deviennent l’élite.

Etre un intellectuel permet ainsi de faire partie d’une élite qui monopolise implicitement le droit à l’intelligence. A l’inverse, si on reconnaît le principe d’une diversité d’intelligences, si on pense que chacun apporte une valeur ajoutée à sa manière dans ce qu’il fait ou ce qu’il dit, si on admet que chacun à des forces et des faiblesses tant au niveau de ses connaissances que de ses intelligences, alors tout le monde devient plus ou moins intellectuel et l’élite n’est plus une élite ! La pyramide hiérarchique qui irrigue nos cultures s’effondre et laisse place à la transversalité (fonctionnement en mode projet, décloisonnement des modes de communication et de collaboration,…) et au management de l’intelligence collective, qui ne remet pas en cause la répartition du pouvoir mais son exercice. L’objectif du management de l’intelligence collective n’est pas de donner un pouvoir égal à tous, mais d’inciter ceux qui ont le pouvoir à mobiliser toutes les intelligences et les connaissances de chacun.

L’intelligence collective semble donc être perçue par les experts, universitaires ou intellectuels comme une menace. L’intelligence, c’est quand même leur fond de commerce ! Mais, leurs attaques contre l’intelligence collective sont souvent implicites, sournoises, cherchant à semer le doute et la confusion, car si elles devaient devenir explicites, alors il faudrait répondre à cette question : si l’intelligence collective est un mythe, est-ce que cela signifie que la c… collective est une réalité ?

 

Dans l’entreprise, quelles sont les difficultés les plus souvent rencontrées lorsqu’on cherche à mettre en oeuvre une culture de coopération ?

L’intelligence collective a toujours existé. Elle existe dans les entreprises comme ailleurs. Mais elle est informelle, artisanale et au bon vouloir des uns des autres en fonction des affinités. Nos ancêtres pouvaient certainement s’en contenter pour la chasse, la cueillette ou l’agriculture. Mais aujourd’hui, la complexité des marchés, des technologies et la mondialisation nécessitent une démarche volontaire et structurée pour rendre efficace les coopérations intellectuelles. Les crises financières mondiales et les faillites brutales de grands groupes illustrent l’urgence du changement.

Cependant, la diffusion de l’intelligence collective est encore très lente pour de nombreuses raisons. Les structures des entreprises sont par exemple trop souvent organisées sur un mode pyramidal/hiérarchique qui brise le potentiel d’intelligence collective qui existe dans l’organisation. Il y a également le manque de compétences : savoir coopérer n’est pas naturel, c’est une compétence ! Il y a malheureusement beaucoup d’autres freins. Le management incantatoire et gesticulatoire du type « Coopérez ! » n’aidera pas à lever ces freins…


Le « guide pratique de l’intelligence relationnelle » est-il un outil pour tout manager ? Ou faut-il avoir une sensibilité à la culture coopérative avant de s’engager dans la démarche ?


Lorsque j’ai écrit mon premier livre “Le management de l’intelligence collective”, je voulais montrer les pré-requis à l’implémentation des technologies qu’on appelle aujourd’hui “Web 2.0″. Ces pré-requis, on peut les résumer ainsi : un vouloir coopérer, un savoir coopérer et un pouvoir coopérer.
Durant mes missions, je me suis rendu compte qu’il y avait aussi des pré-requis au vouloir, savoir et pouvoir coopérer ! Ce constat a conduit à la conception d’une pyramide du management (comportemental) :

Au sommet de cette pyramide, on trouve le management de l’intelligence collective. A la base, on trouve l’intelligence relationnelle (management individuel et collectif). Le guide pratique de l’intelligence relationnelle est donc un outil pour tout manager quel que soit son niveau hiérarchique. L’intelligence relationnelle est un pré-requis à l’intelligence collective. C’est le socle sur lequel repose l’intelligence collective.

 

 Olivier Zara, directeur Axiopole

Pour aller plus loin :
- De l’intelligence relationnelle à l’intelligence collective
http://blog.axiopole.info/2007/06/07/intelligence-relatio...
- De l’efficacité culturelle à l’efficacité collective ?
http://blog.axiopole.info/2007/04/05/efficacite-culturell...


Jusqu'au 31 décembre 2007, il y a une offre de lancement pour obtenir le guide pratique de l’intelligence relationnelle gratuitement. Après cette date, pour ceux qui ne seront pas déjà inscrits, l'accès au site du livre sera payant : 39$ CAD ou 27 euros.

http://guide.axiopole.info/

18:10 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Communication / Psycho , Intelligence Collective / Km , Interviews d'auteurs , Sociologie / Anthropologie / Philo | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : intelligence collective, intelligence relationnelle, coopération

02.10.2006

Tels pères, quels fils

medium_telperequelfils.2.gifPascale Weil, Editions d'Organisation, 2006

une préface de Maurice Levy, Pdt de Publicis "vive, vivante et vibrante"



Quelques mots de Pascale Weil


Denis Failly - Pascale Weil, dans « Tels pères, quels fils » vous traitez notamment du différentiel générationnel entre les 25 – 35 ans et leurs parents , quels sont les grands points clés, les axes de ruptures à retenir.


Pascale Weil - medium_pascaleweil.jpgOn a caricaturé les 25-35 ans sous la figure des Tanguy, comme si cette génération se " coulait" dans le moule de la vie de ses parents ...Or, à y regarder de plus près, c'est une révolution à laquelle on assiste entre les baby boomers et leurs enfants. Dans ce livre, j'ai choisi 10 grands thèmes qui distinguent la société dans laquelle les Baby boomers ont été élevé et celle de leurs enfants. Or, chacune a ses propres représentations du politique, de l'économique, de la raison/ émotion, du temps, des rapports hommes/ femmes, de la nation ...., de la laicité, de la démocratie ou la république. Pris un à un, chaque thème démontre des systèmes de références éloignés, voire opposés. (Ceci , sans entamer le fait que parents et enfants s'aiment, bien sûr).
Pour ne garder qu'un exemple : si les baby boomers ont eu une éducation dure mais une vie douce, leurs enfants ont eu une enfance douce mais font face à une vie dure.
Si les premiers ont bénéficié des promesses de la croissance, du plein emploi et de la liberté sexuelle, les seconds ont pour environnement une croissance en panne, le chomage, le sida et autres menaces.
Mais comme les 25- 35 ans ne sont pas descendus dans la rue, qu'ils n'ont pas brandi leur combat par pancartes interposées, on a pu croire à la fin du conflit de génération.
Or eux, aussi, sans le dire, ont tué leurs pères. mais à leur manière. Sans affrontement ouvert, simplement, en regardant ailleurs, en zappant.
Ils ne combattent pas leurs parents, ils se débrouillent sans eux. Ils ne critiquent pas la société de consommation, ils s'arrangent !
Ils ne visent pas à être reconnus comme une génération, mais comme des individus singuliers ... au point d'ailleurs que cette revendication de singularité devienne paradoxalement leur embleme de génération !

Denis Failly - Les plus jeunes (moins de 25 ans) sont-ils encore plus différenciés voire en rupture plus brutale avec leur aînés dans la convulsion « sociétale » actuelle ?
Les plus jeunes se sont passés de mots ! Ils ont opté pour les gestes spectaculaires, exerçant là leur expertise des medias ...


Denis Failly - Les changements de paradigmes engendrent -ils pour vous de nouveaux imaginaires en terme de consommation par exemple et peut-on les caractériser ?

Pascale Weil - Le changement de paradigme est d'abord celui d'une société qui connait une évolution tellement rapide qu'elle se dévoile sous la forme d'une rupture générationnelle très profonde.
En deça, le changement de paradigme, est celui d'une société qui devient "multi-bipolaire", tiraillée par de nombreuses fractures : économiques, sociales, culturelles, générationnelles, numériques, technologiques, de mobilité aussi ...Les moyennes y ont de moins en moins de sens.
Ceci a totalement modifié l'imaginaire dominant à l'oeuvre : il avait été un "imaginaire d'opposition" dans les années 60-70, avec sa vision manichéenne puis un "imaginaire de fusion" dans les années 80 et un "imaginaire d'alliance" dans les années 90" ( cf l'analyse secteur par secteur dans " A quoi revent les années 90").
Aujourd'hui le nouvel imaginaire , ( alors qu'il est de plus en plus difficile de généraliser) est, pour employer une formule simple, "l'imaginaire du "oui, mais", celui d'une personne qui dit oui pour ne pas se marginaliser, mais qui n'adhère pas tout à fait, qui dit oui, mais du bout des lèvres, qui approuve mais qui a un plan B, au cas où...
...Qui joue le jeu parce qu'il le faut bien mais qui n'y croit pas...
...Qui a envie de consommer, oui, mais sans se laisser berner...
...Qui aime les marques, mais si elles apportent une valeur ajoutée...
...Qui réfute l'uniformité oui mais qui se sent angoissée par l'hyperchoix...
...Qui approuve la technologie mais qui a peur qu'elle n'engendre un monde deshumanisé...
...Qui aime le virtuel, oui mais qui se méfie des relations sous cellophane...
...Qui ne pratique pas de religion sous une forme traditionnelle mais qui aimerait bien des formes de sacré...
...
La liste est longue .......car cet imaginaire caractérise nos tentatives de réponse à des paradoxes de plus en plus lourds.


Denis Failly - Les marques ont-elles réellement conscience des mutations et quels enseignements majeurs en terme de marketing / communication peuvent (doivent) -elles en retirer ?

Pascale Weil - Les marques vivent cette multitude de mutations et en ont conscience.... Ce qui demande davantage d'attention c'est de savoir hiérarchiser les mutations qui auront le plus d'impact sur leurs métiers et choisir les priorités. C'est pourquoi notre rôle en consulting est précisément, avec notre expertise Identité & Management, d'explorer ces mutations, de les hiérarchiser et d' aider ainsi l'entreprise et ses marques à mieux définir ce qu'elles veulent être demain, ce qu'elles doivent être aussi et à partager avec leur management cette hiérarchie pour concentrer leurs efforts sur les sources de valeur ajoutée qui ont le plus de sens pour leurs clients. Elles peuvent alors mobiliser l'interne vers un projet et une identité devenus spécifiques et pertinents.

Denis Failly - Post modernité pour les uns , hyper modernité pour d’autres, pour nous, au-delà de la réthorique et des concepts comment, en tant qu’observatrice des tendances, qualifieriez - vous cette époque ?

Comme notre rôle est moins d'observer des tendances que d'aider les entreprises et les marques à créer ce qui peut interesser leurs diverses parties prenantes, nous ne regardons pas les "tendances" comme une sorte de fatalité à laquelle les entreprises doivent se soumettre. Non, à nous d' étudier l'environnement pour tracer la voie spécifique de chacun de nos clients en allant dans le sens de ses volontés et de ses potentiels. Nou faisons davantage attention aux mutations lourdes et aux opportunités qu'elles créent qu'aux tendances qui ont un côté "saisonnier", rapide éphémère qui ne peut pas servir de socle pérenne à une entreprise ou une marque.
Pour répondre au second aspect de votre question, mon objectif n'est pas celui du combat des mots. Quand j'ai commencé ce livre, oui, j'ai utilisé les concepts de modernité et post modernité. Et avec l'évolution des imaginaires, je savais qu'il s'agissait d'aller au delà des termes actuels.
Mais je me suis très vite rendue compte que, dans un cadre professionnel, les mots comme post modernité, hypermodernité restent abstraits, voire abscons. Pour la plupart des acteurs, ce sont des querelles d'experts ou d'initiés. Ce qui est en partie vrai.
Aussi n'ai-je pas cherché de mot globalisant, qui est aussi une caractéristique de la génération des baby boomers.
J'ai davantage cherché à incarner mon analyse à travers la révolution encore souterraine entre les deux générations, à mettre en évidence les risques lourds que nous avons à ignorer leurs différences radicales à l'heure, où les équilibres politiques, économiques, culturels, ... sont lourdement affectés.
On l'a vu avec la réforme des retraites, on le voit avec les enjeux de l'éducation ..., de la santé...

Je voudrais aussi partager avec vous un écho personnel : Beaucoup de personnes qui ont lu le livre m'ont dit qu'elles avaient réalisé à quel point il était particulièrement difficile de faire partager à sa propre famille l' expérience de leur génération. L'une d'elle l'a offert à ses enfants en leur disant : "voici comment pense ma génération". Une autre m'a dit que son fils lui avait conseillé en disait "tiens, cela va t'aider à comprendre". Une autre personne encore, de 30 ans, m'a dit : "je comprends maintenant pourquoi je m'engueule avec mon boss". ( Cette personne ne parlait pas de conflit personnel, mais plutôt du fait qu'elle avait réalisé à quel point il existait deux "visions du monde" qui se confrontaient).
Je n'avais pas imaginé, avant d'avoir ces remarques, à quel point ce livre pouvait aussi , à titre privé, aider à rendre explicite, ce qui en général reste implicite dans une génération. C'est évidemment ce qui m'a le plus touchée.

Denis Failly - "En clin d’œil à l’un de vos précédents ouvrages, les « années 2000 » rêvent-elles encore et à quoi peuvent-elles rêver ?"

Les baby boomers ont cru qu'en apportant à leurs enfants un confort qu'ils n'avaient pas connu, ils faisaient en soi oeuvre de transmission. Mais devant les défis actuels, ils s'aperçoivent à quel point ils ont eu de la chance.

Les années rêvent qu'elles peuvent encore rêver ... et notamment ici, en France.
Elles rêvent de laisser à leurs enfants un monde mieux préparé qu'aujourd'hui,
Elles rêvent que leurs enfants aient mieux qu'elles, alors qu'on annonce partout, que les rêves de croissance se sont déplacés à l'autre bout de la planete ...
Les films d'ailleurs le prouvent. certains sont très réalistes, violents, lourds, d'autres jouent sur le fantastique, le mystère...

Denis Failly - Pascale je vous remercie

 

Pascale Weil est Associé de Publicis Consultants et Directrice de « Identité & Management ».
Elle conseille les entreprises sur la redéfinition de leur identité et sur l'appropriation du management de leur nouveau projet.
Elle est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages dont « Et moi, émoi » sur l'individualisme dans les années 80, « Communication Oblige ! » sur la communication de management , « A quoi rêvent les années 90 ? » sur les nouveaux imaginaires et récemment de" Tels Pères, quels fils ?" sur la révolution silencieuse entre les baby boomers et leurs enfants.

 


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15:00 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Communication / Psycho , Interviews d'auteurs , Marketing / Etudes , Sociologie / Anthropologie / Philo | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Weil Pascale, Tels pères quels fils, paradigme, imaginaire, marques

31.08.2006

La théorie des mèmes : Pourquoi nous nous imitons les uns les autres.

medium_themememachine.2.jpg medium_theoriememe.3.jpg

La version française
(traduction de B. Thomass et préface de
Richard Dawkins) de :
"The Meme Machine"

Quelques mots de Susan Blackmore

 

Denis Failly -
"Susan Blackmore, could you remind us shortly the basics of Memetics and Meme ?"

Susan Blackmore - medium_susanblackmore_copie.2.jpg"The term ‘meme’ was coined by Richard Dawkins in his 1976 book The Selfish Gene. Memes are habits, skills, songs, stories, or any kind of behaviour that is passed from person to person by imitation. Like genes, memes are replicators. That is, they are information that is copied with variation and selection. While genes compete to get copied when plants and animals reproduce, memes compete to get stored in our memories (or in our computeres or phones) and passed on again to someone else.
On this view our minds and culture are designed by the competition between memes, just as the biological world has been designed by natural selection acting on genes. Familiar memes include words, stories, TV and radio programmes, chess, Soduko and computer games, glorious symphonies and mindless jingles, the habit of driving on the left (or the right), eating with a knife
and fork, wearing clothes, and shaking hands. These are all information that has successfully
been copied from person to person. Without them we would not be fully human.
In my view our large human brains were forced to grow by the pressure of memes, and have been sculpted by a process of "memetic drive" to be ever better machines for selecting, copying, and storing meme. That is why we talk, draw and paint, and like music - because those memes thrived and caused brains to get better at copying them. So we humans are meme machines, and our nature reflects the history of past memetic competition."


Denis Failly - "How birth and spread of the ideas, are there any specific emerging conditions for a Meme, a kind of life cycle ?"

Susan Blackmore - "Any meme that can get copied will get copied. So the world is full of the successful memes - the rest having simply died away. There are countless ways in which memes can emerge. Every time you speak a new sentence that is a potential meme that might, or might not, get passed on. Your brain is a vast melting pot for memes and can easily put together old memes in new combinations to make new ones. This means that there is constantly a creative evolutionary process going on inside your head and between you and the people you communicate with.
Some memes have long life-cycles. Plato's Republic is a memeplex (group of memes that get passed on together) that first emerged thousands of years ago, was widely circulated, then nearly died out, and was later revived many times. Then it was translated into different languages and spread all over the world by modern technological meme machines.
Other memes have short life cycles. A piece of gossip you heard and passed on to your neighbour may go no further and simply die out there."



Denis Failly - "I suppose that Internet (and specifically blogs, wikis, tchat...) is a wonderfull channel of Memetics transmission, what do you think about and do you focus on that topics for your research ?

Susan Blackmore - "The Internet is heaven for memes. Computers store information much more accurately than human brains, and can copy that information to vast numbers of other computers very quickly. This means a new process of memetic drive is going on in which the increase in available memes drives an increase in the machines for copying them, and so on. The result is not only the Internet but mobile phones, CD players, MP3 players, DVDs, video phones, and much more.
We biological meme machines have nearly had our day. Few people in developed societies can now hold out against getting a mobile phone. Soon they will feel they just have to get the latest implanted phone receiver, transmitter, thought enhancer, control switches and all sorts of enhancements that will turn their merely biological brains into super computers as well. They will then be able to store and transmit even more memes and the memes will go on driving the expansion of capability. We are already getting badly overloaded."



Denis Failly - "Are Memetics a real field of knowledge (with methodology, tools, process, epistemology... ) and could Memetics be categorize as Science?"

Susan Blackmore - "Memetics has not yet developed into a mature science. There are plenty of people working on memetic topics but the whole area remains highly controversial. Critics argue that memes have not been proved to exist, cannot be identified with any chemical or physical structure as genes can, cannot be divided into meaningful units, and provide no better understanding of culture than existing theories. Others are frightened that memetics undermines the notions of free will and personal responsibility.
Proponents respond that memes obviously exist, since humans imitate widely and memes are defined as whatever they imitate. Also, the demand for a physical basis is premature. The structure of DNA was not discovered until a century after Darwin, so we may be in the equivalent of the pre-DNA phase in memetics. The question of units is tricky for genes too, and we can study memes by using whatever unit is replicated in any given situation - which may be anything from a few notes to an entire symphony, or a few words to a whole story. As for free will - there have always been people arguing that it is an illusion. Memetics provides a way of understanding how that illusion comes about.
More important is whether memetics really can provide new insights into human behaviour or culture. I am convinced that it can do so. A simple example is that memetics provides a far better understanding of religions, why they are so dangerous, and why people keep on falling for them. A broader one is the idea that humans have evolved as meme machines. I think language was once a meme-parasite that co-evolved to become symbiotic with us, and that culture is a vast system that is parasitic on human beings. If these ideas are right then memetics is a set of very powerful ideas and we badly need the science of memes."


Denis Failly - Susan Blackmore, thanks a lot


Les sites de Susan Blackmore
Son site personnel : 
www.susanblackmore.co.uk
Son site sur la mémétique : www.memetics.com

 Bio : Sue Blackmore is a freelance writer, lecturer and broadcaster, and a Visiting Lecturer at the University of the West of England, Bristol. She has a degree in psychology and physiology from Oxford University (1973) and a PhD in parapsychology from the University of Surrey (1980). Her research interests include memes, evolutionary theory, consciousness, and meditation.

12:45 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Communication / Psycho , Interviews d'auteurs , Sciences , Sociologie / Anthropologie / Philo | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Blackmore Susan, la théorie des mémes, memetique, meme, culture, memetics

17.07.2006

IEML (Information Economy Meta Langage)

Présentation du langage par son créateur, Pierre Levy


Denis Failly - "Pierre Levy, vous lancez le site consacré à IEML(Information Economy Meta Language), pourriez vous nous expliquer en quelques mots ce qu'est ce langage" ?

Pierre Levy la bibliothèque NextModerne: IEML, interview de Pierre Levy par Denis Failly- "Dans mon esprit, IEML est la langue de l’intelligence collective ou « surlangue » dont je parlais dans l’introduction de mon livre intitulé L’Intelligence collective (La Découverte, 1994), et cela pour au moins trois raisons :

  1. IEML bâtit, pour commencer, un pont entre langues naturelles. N’importe quel graphe de mots écrit dans une langue naturelle au moyen d’un éditeur IEML peut être lu dans n’importe quelle autre langue naturelle supportée par le dictionnaire IEML.

  2. IEML est, ensuite, un pont entre cultures, disciplines, domaines de connaissances, contextes, terminologies, ontologies, etc. La structure logique de ce métalangage permet en effet de déterminer automatiquement des relations entre concepts, des distances sémantiques entre documents et des synthèses quelles que soient l’hétérogénéité des corpus considérés.

  3. Enfin IEML construit un pont entre humains et ordinateurs en donnant aux manipulateurs automatiques de symboles les moyens d’analyser et de computer la complexité sémantique et pragmatique humaine... lorsque cette complexité est exprimée en IEML. Je précise immédiatement que, de même que la majorité des utilisateurs d’ordinateurs n’ont pas besoin d’entrer directement en contact avec le binaire ou même avec des langages de programmation, la majorité des utilisateurs humains d’IEML n’auront pas besoin d’apprendre le métalangage.

Dans un style sobre, c’est un système d’adressage sémantique des documents numériques. Dans un style plus lyrique, je comparerais l’internet à un « cerveau global », à qui il ne manque que le système symbolique adéquat pour faire accéder l’intelligence collective humaine à la conscience réflexive. Mon hypothèse est qu’IEML pourrait précisément jouer le rôle de ce système symbolique initiateur d’une nouvelle dimension cognitive.

IEML peut nous permettre de franchir ce seuil cognitif parce qu’il réunit deux propriétés généralement séparées :

d’un côté, il est capable d’exprimer toutes les nuances sémantiques des langues naturelles, comme le français, l’anglais ou le mandarin ;

- d’un autre côté, contrairement aux langues naturelles, il peut être traité de manière optimale par les ordinateurs : il est « calculable »

J’ai conçu ce métalangage afin d’exploiter au service de la cognition humaine la puissance de communication, de mémoire et de traitement d’information dont nous disposons aujourd’hui et dont les générations précédentes ne pouvaient même pas rêver.

Pour utiliser une métaphore, je pourrais décrire IEML comme le « code génétique » (ou code mémétique) de la culture humaine. Je précise tout de suite que, si le code me semble déchiffré, l’ensemble du génome reste à inventorier. La cartographie de l’espace cognitif humain sera nécessairement une entreprise collective de longue haleine."


Denis Failly - "A qui s'adresse IEML ?"

Pierre levy - "IEML s’adresse essentiellement à deux catégories de personnes : les architectes de l’information et les chercheurs en sciences humaines intéressés par les langages formels.
Par « architectes de l’information » j’entends les concepteurs de systèmes d’information, les spécialistes de la documentation numérique, de la gestion et de l’ingénierie des connaissances.
Quant aux chercheurs en sciences humaines, il s’agit surtout de ceux qui veulent surmonter la fragmentation disciplinaire et théorique contemporaine afin de contribuer, par leur activité intellectuelle, à la croissance d’un développement humain qui ne peut être appréhendé que par une approche pluridisciplinaire.
Par « développement humain », j’entends une dynamique d’interdépendence entre prospérité, santé, éducation, droits de l’homme, démocratie, recherche, innovation, transmission des patrimoines culturels, équilibre des écosystèmes vivants, etc.
Dans cette perspective, IEML est une langue formelle permettant d’exprimer, les données, les théories et les modèles des diverses sciences de l’homme nécessaires à une compréhension causale et à un pilotage fin du développement humain.
En outre, via une indexation adéquate des données numériques, IEML pourrait permettre une observation non seulement quantitative mais aussi qualitative - sémantique et pragmatique - de l’économie de l’information qui se développe dans le cyberespace, et qui exprime une part croissante de la communication, des transactions et de la mémoire humaine."


Denis Failly -"Quels sont les grands principes d’IEML ?"

Pierre Levy - "Etant un méta-langage, IEML est indépendant des langues naturelles, ontologies, classifications et théories.

C’est (a) une idéographie (b) combinatoire, ce qui signifie (a) que chaque symbole a une signification distincte et que (b) la signification d’une combinaison de symboles tend à correspondre à la combinaison des significations de ces symboles. Si ce dernier principe (b) était appliqué à la lettre, on aboutirait à un langage trop redondant, à la couverture sémantique limitée. Le principe combinatoire est donc tempéré par un principe complémentaire d’économie conceptuelle selon lequel le maximum de « surface » sémantique est couverte par un minimum de symboles.

Les symboles élémentaires sont au nombre de cinq : virtuel, actuel (les deux éléments pragmatiques, liés à l’action et aux verbes), signe, être et chose (les trois éléments sémantiques, liés à la représentation et aux noms).
A partir des éléments, IEML déploie cinq niveaux de combinaison et d’articulation : 25 événements (deux éléments), 625 relations (deux relations), des millions d’idées (deux ou trois relations), une quantité astronomique de phrases (deux ou trois idées), une quantité virtuellement infinie de graphes possibles (matrices, arbres ou séries de phrases).

Pour le moment (été 2006), seules quelques deux mille idées ont été interprétées en langues naturelles, avec l’objectif de couvrir la majorité des sujets possibles des sciences humaines. Le dictionnaire IEML en ligne (http://www.ieml.org/) est censé s’accroître constamment avec de nouvelles idées et de nouvelles phrases.

Chaque graphe est / à simultanément :
1 - une adresse sémantique,
2 - un objet d'interprétation, ou « texte »,
3 - un système d'interprétation automatique, ou « point de vue cognitif » sur d’autres graphes et
4 - un clavier virtuel pour la rédaction d’autres graphes. Les graphes sont lisibles directement en IEML ou bien dans la langue naturelle choisie par l’utilisateur.


Denis Failly - "Pourquoi avoir créé ce langage,  qu'apporte t-il de plus par rapport aux langages existants ?"
Pierre levy -"

  • TCP-IP permet la communication entre ordinateurs.
  • HTTP gère les hyperliens d’un site à l’autre.
  • HTML normalise la visualisation des pages web.
  • XML décrit la structure des bases de données...

IEML est un « système de coordonnées » des sujets, du contenu sémantique, ou de la signification des fichiers. Il code la position des documents dans un espace cognitif infini mais précisément adressable. IEML propose un codage navigable des concepts. Chaque code-concept (ou phrase IEML) est interprétable dans toutes les langues naturelles supportées par le Dictionnaire IEML. Actuellement, ces langues se limitent au français et à l’anglais, mais des traductions en espagnol et portugais sont déjà en cours. Nous n’en sommes qu’au tout début du programme de recherche : à terme, les codes IEML seront interprétés dans toutes les grandes langues de communication présentes sur le web.
En somme, IEML tente de résoudre un problème que ni TCP-IP, ni HTTP, ni HTML, ni XML n’ont la prétention de résoudre.

Pour décrire le « contenu », on utilise généralement des mots en langues naturelles. Mais il existe des milliers de langues différentes et, à l’intérieur même de chacune des langues, les mots peuvent avoir plusieurs sens et le même sens peut s’exprimer par plusieurs mots, sans parler des changements de sens dues aux variations de contextes.
Les moteurs de recherche contemporains travaillent sur des chaînes de caractères (en langues naturelles) et non pas sur des concepts, thèmes ou notions, qui sont indépendants des langues et de leurs mots.

En plus du simple usage des langues naturelles, il existe également des terminologies moins ambigües et bien structurées utilisées par les professionnels de l’information : langages documentaires des bibliothécaires, ontologies des informaticiens, etc. Mais ces systèmes de classification sont très nombreux, généralement incompatibles entre eux et sont basés en définitive sur l’utilisation de mots en langues naturelles.
De nombreux langages documentaires, comme le « Dewey » des bibliothécaires, proposent des hiérarchies de concepts assez rigides et qui ne se prêtent pas de manière optimale au traitement automatique. La plupart des langages documentaires, même les plus souples - comme les langages à facettes inventés par Ranganathan - ont été conçus « avant les ordinateurs ».

Les ontologies, que les normes du web sémantique recommandent de formaliser dans le langage OWL (Ontology Web Language) sont des réseaux sémantiques - le plus souvent des arbres ou des taxonomies - décrivant les relations entre concepts d’un domaine de connaissance. Or, d’une part, les concepts sont exprimés par des mots en langues naturelles (avec tous les problèmes afférents déjà signalés plus haut) et, d’autre part, les ontologies - considérées comme structures de relations - ne sont pas traductibles les unes dans les autres. OWL permet seulement l’exécution d’inférences automatiques au sein d’une même ontologie. Cette fragmentation linguistique et logique des ontologies limite énormément les bénéfices potentiels du web sémantique.

En général, l’exploitation « intelligente » des données présentes sur le web est aujourd’hui très limitée. Par exemple, même dans des corpus relativement homogènes, comme wikipedia, on ne voit pas de possibilités de génération de liens automatiques entre documents portant sur les mêmes sujets. La situation est encore pire si ces documents sont rédigés dans des langues différentes.
Il n’y a pas non plus de calculs de distances sémantiques qui permettrait, par exemple, d’aiguiller les utilisateurs sur des informations « proches » des questions qu’ils ont posées si ces questions ne trouvent pas de correspondants exacts.

La traduction des langages documentaires et des ontologies en IEML aurait trois avantages directs :

- premièrement, tout le travail d’indexation et de catalogage déjà réalisé serait sauvé (il n’est pas à refaire),
- deuxièmement, les ontologies et systèmes documentaires deviendraient mutuellement compatibles sur le plan logique, c’est-à-dire que des inférences automatiques et calculs de distances sémantiques pourront être exécutées d’une ontologie à l’autre,
- troisièmement, une fois traduite en IEML, une terminologie ou ontologie se trouverait automatiquement interprétée dans toutes les langues naturelles supportées par le dictionnaire IEML.

En général, une indexation en IEML permettra :
- la recherche par concepts (et non plus seulement par chaînes de caractères),
- la génération automatique de liens entre documents portant sur des sujets identiques ou complémentaires,
- le calcul de distances sémantiques et éventuellement la génération automatique de cartes sémantiques (synthèses) de grands corpus
- les inférences et analyses automatiques au sein d’ensembles de documents « quelconques » séléctionnés par les utilisateurs selon leurs propres critéres.

Je précise que tout cela représente aujourd’hui (été 2006) un vaste programme de recherche et non pas des solutions techniques immédiatement disponibles.

Pour les corpus qui ne sont pas déjà indexés au moyen d’un langage documentaire ou d’une ontologie, il faudra évidemment mettre au point des solutions d’indexation automatique en IEML."


Denis Failly - "Pierre Levy, compte tenu de vos recherches, pratiques, et nombreux écrits autour des usages des Tic et de leur implication en terme culturels, sociaux, cognitifs, d'intelligence collective, quel est votre regard sur le "paradigme" Web 2.0."

Pierre Levy - "Je suppose que vous entendez par « web 2 » la liste suivante :

le développement de la blogosphère et des possibilités d’expression publique sur le web,
- l’usage croissant des wikis,
- le succès mérité de wikipedia,
- la multiplication des processus de partage d’information et de mémoire (delicious, flicker, etc.),
- la tendance générale à considérer le web comme une sorte de système d’exploitation pour des applications collaboratives et autres,
- la montée des logiciels sociaux et des services tendant à accroître le capital social de leurs usagers,
- la montée continue des systèmes d’exploitation et des logiciels à sources ouvertes,
- le développement du P2P sous toutes ses formes (techniques, sociales, conceptuelles)...

La liste n’est pas close.

Tout cela manifeste une exploration sociale des diverses formes d’intelligence collective rendues possibles par le web et représente donc une évolution très positive. Mais, en fin de compte, il s’agit d’une exploitation par et pour le plus grand nombre de potentialités qui étaient techniquement et philosophiquement déjà présentes dès l’apparition du web en 93-94. Je vois là une maturation culturelle et sociale du web (qui a été conçu dès l’origine par Tim Berners Lee pour favoriser les processus collaboratifs) plutôt qu’un saut épistémologique majeur."


Denis Failly - "Vous qui êtes acteur et observateur des recherches en cours dans le domaine des Sciences Cognitives, vers quoi allons - nous, quelles sont les  émergences remarquables dans ces domaines  qui préfigurent l'avenir ?"

Pierre Levy - "La formalisation de la logique et de l’arithmétique a permis l’automatisation des calculs arithmétiques et logiques et, en fin de compte, la naissance de l’informatique classique. Grâce à la formalisation de la sémantique et de la pragmatique proposée par IEML, on peut prévoir la naissance d’une informatique sémantique (ou informatique 2, si vous voulez !), capable de combiner les calculs arithmétiques et logiques avec des calculs sémantiques et pragmatiques respectueux du caractère complexe, qualitatif et virtuellement infini de l’univers cognitif.

Cela ne rendra pas obsolètes les résultats antérieurs des recherche en IA (NDLR: Intelligence Artificielle), en informatique cognitive ou en théorie des jeux mais permettra au contraire de les enrichir d’un contenu sémantico-pragmatique beaucoup plus riche.

Plus généralement, je crois que les développements ultérieurs du cyberespace verront l’avènement d’une révolution scientifique dans les sciences humaines, un peu comme l’invention de la presse à caractères mobiles par Gutemberg et les nouveaux instruments d’observation (téléscope et microscope) ont favorisé une révolution scientifique dans les sciences de la nature.Les acteurs de cette révolution auront tendance à considérer les phénomènes sociaux comme des processus cognitifs à l’échelle collective. Ces processus de cognition collective (ou d’économie de l’information signifiante) seront observables, navigables et modélisables dans le cyberespace.
Au-delà de la fragmentation disciplinaire et théorique des sciences humaines contemporaines, le coeur de cette révolution de l’économie de l’information sera la découverte-exploration constructive d’un espace cognitif multidimensionnel, fractal, unique et infini où se déroulent les processus relevant de la culture humaine."


Denis Failly - "Merci Pierre Levy"


Le site IEML

Pierre Levy est l'auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels :


L'intelligence collective : Pour une anthropologie du cyberspace

La Cyberculture

Qu'est ce que le virtuel

Les arbres de connaissance

 

Bio : Pierre Lévy a consacré sa vie professionelle à analyser les implications culturelles et cognitives des technologies numériques et à promouvoir leurs meilleurs usages sociaux.

Né en 1956. Maîtrise d'histoire des sciences (Paris, Sorbonne, 1980, dirigée par Michel Serres). Doctorat de sociologie (Paris EHESS 1983, dirigée par Cornélieus Castoriadis).
Chercheur au CREA (École polytechnique, Paris) sur l'histoire de la cybernétique, de l'intelligence artificielle et de la vie artificielle, 1983-1986. Professeur invité à l'Université du Quebec à Montréal, departement de communication, 1987-1989, enseigne l'informatique pour la communication. Professeur en sciences de l'éducation à l' Université de Paris-Nanterre, 1990-1992, enseigne les technologies pour l'éducation. Habilitation à diriger des recherches en sciences de l'information et de la communication (Grenoble 1991). Co-fondateur et chercheur au Neurope Lab. Recherches sur l'économie et la technologie de la connaissance, 1991-1995.

Membre de la mission officielle sur l'enseignement ouvert et à distance

 

10:55 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Communication / Psycho , Interviews d'auteurs , NTIC / Web 2.0 , Sciences | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Levy Pierre, IEML, Information Economy Meta Langage, Intelligence collective, web sémantique, web 2.0, sciences cognitives

01.03.2006

La fin de la télévision

Jean Louis Missika, Seuil, 2006

10:30 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Communication / Psycho | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

21.01.2006

La communication modélisée

Gilles Willett, ERPI, 1992
Les concepts, les principes, les postulats et les connaissances fondamentales quant aux différentes manières de concevoir, d'analyser, de comprendre et d'expliquer ce phénomène complexe qu'est la communication

06:30 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Communication / Psycho | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

20.01.2006

Les rites d'interaction

ERving Goffman, Les Editions de Minuit, 1974

06:15 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Communication / Psycho | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

19.01.2006

Le signe

Umberto Eco, Livre de poche, 1992

06:25 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Communication / Psycho | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

La Mise en scène de la vie quotidienne, tome 1 : La présentation de soi

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