26.11.2007
Méthode de conduite du changement
Méthode de conduite du changement
Diagnostic, accompagnement, pilotage
D. Autissier, J.M. Moutot
Interview de David Autissier, Maitre de Conférences, IAE Université Paris XII par Catherine Fournier-Montgieux, consultante Nextmodernity
Qu'est ce que la "Conduite du Changement", mot parfois valise employé par les consultants et quelles dimensions cela recouvre-t-il ?
La conduite du changement c’est un ensemble d’actions de gestion qui visent à s’assurer de l’adhésion des individus à un projet, de la réalisation des transformations souhaitées en termes culturel, organisationnel et opérationnel et de l’évolution à moyen et long terme des fondements d’une entreprise. Les salariés sont-ils embarqués dans les changements proposés et y répondent-ils de telle manière que les souhaits deviennent réalités ?
Comme tout outil de gestion, la conduite du changement est structurée à trois niveaux qui sont le diagnostic, les leviers d’action et le pilotage. Le premier est celui du diagnostic qui consiste à évaluer les changements en cours, les cibles du changement et le degré de résistance de ces cibles. Le deuxième consiste à déployer des actions de communication, de formation et d’accompagnement. Le troisième mesure le niveau d’information, de compréhension, d’adhésion et de participation des différents groupes de personnes concernées.
- Y a-t-il une évolution de la notion de conduite du changement depuis l'époque des premiers projets informatiques ?
La notion de conduite du changement est apparue à la fin des années 80 et aux débuts des années 1990 dans les grands projets informatiques et plus particulièrement les projets ERP. La question de l’assimilation par les utilisateurs a conduit les chefs de projet informatiques à déployer des actions de formation dans un premier temps et de communication dans un second. Pour qu’un outil soit bien utilisé, il fallait former les futurs utilisateurs mais également communiquer sur les apports de ce nouvel outil. Aux deux notions de communication et de formation s’est ajoutée celle d’accompagnement qui consiste en un ensemble d’actions avec des petits groupes pour trouver des solutions opérationnelles aux changements en cours. Ces trois leviers ont été encadrés par des actions de diagnostic en amont et de pilotage en aval pour constituer un ensemble intégré et causal. Ce modèle intégré décrit dans l’ouvrage « Méthode de conduite du changement » permet d’associer les démarches « leviers » aux diagnostics psychosociologiques et aux indicateurs de changement.
- Quelles sont d'après vous les principales difficultés que l'on rencontre lorsque l'on conduit le changement ?
Tout individu a peur du changement car cela l’oblige à un effort d’apprentissage. Sa réaction première sera de le refuser et ce n’est que par rationalisation en termes de progrès qu’il acceptera le changement. En Début de projet nous avons en général 10 % de proactifs, 10 % d’opposants et 80 % de neutres. La conduite du changement a pour objectif de faire basculer les passifs dans le camp des proactifs ou de les faire opter pour une posture de « neutralité bienveillante ». La principale difficulté est l’inertie des systèmes à bouger et à évoluer. L’autre difficulté est l’opposition de certains qui pensent perdre plus qu’ils n’y gagnent et la peur qu’ils ont de perdre leur zone de pouvoir et de confort. L’argumentation, le fait de rassurer et la gestion politique des acteurs à risques sont les points structurants de la conduite du changement. La conduite du changement c’est un peu comme du marketing interne, il faut toucher les utilisateurs et les prescripteurs par un positionnement et une argumentation à la fois surprenante, séductrice et lisible.
- Est-ce qu’à votre avis le travail en réseau et en collaboration est porteur en lui même de changement et si oui pourquoi ?
Le fonctionnement en réseau est porteur d’un changement qui consiste à passer d’organisations structuro-fonctionnalistes à des organisations transversales. Il n’y a pas une structure pérenne qui détermine ce qui doit être fait et comment mais des individus responsables en situation de participation à des processus orientés clients. Le changement est d’ordre culturel (passer du mode donneur d’ordre à celui de la résolution de problème collective), organisationnel (quels sont les dispositifs qui permettent cette mise en réseau), technique (la mise en place d’outils informatiques de communication) et gestionnaire (comment gérer la relation contribution/rétribution). Le simple fait de déclarer la volonté de fonctionner en réseau ne suffit pas. Il est nécessaire de créer les conditions et de mettre les individus dans des projets de transformations de leur mode de fonctionnement.
David AUTISSIER
Maître de conférences - IAE Université Gustave Eiffel Paris XII

10:25 Ecrit par Catherine dans Complexité / Epistémologie , Innovation , Interviews d'auteurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : diagnostic, accompagnement, pilotage, entreprises
12.10.2007
Tic et Organisation
TIC & ORGANISATIONS
Structure des firmes
Revue Française de Gestion N° 172
Dirigée par Pierre-Jean Benghozi, CNRS Ecole Polytechnique
Interview Catherine Fournier-Montgieux, CFM Conseil pour Nextmodernity
Vous écrivez "Les technologies de l’écrit électronique induisent plus de contraintes qu’on pourrait le penser". Qu'entendez-vous par là ? Quelles sont les tensions à priori repérables ?
Les NTIC sont le plus souvent présentées comme un facteur de flexibilité et de coopération. Pourtant l’observation des entreprises montre que les applications des NTIC sont marquées par la coexistence entre un renforcement de la souplesse et une rigidité renouvelée. Les deux orientations coexistent : les entreprises les plus décentralisées éprouvent le besoin de garder une vision uniforme des informations ou des activités en concevant des applications au niveau central, de façon directive et très rigide. Al’inverse, les organisations qui conçoivent leur gestion de la façon la plus hiérarchisée ou centralisée utilisent souvent les NTIC pour recréer des espaces d’autonomie dans des fonctionnements très rigides.
Cette dualité (plus d’adaptabilité dans un contexte plus centralisé) se retrouve dans des applications techniques et des stratégies organisationnelles diversifiés (workflow, ERP, Intranet). Plusieurs raisons expliquent le phénomène. Les technologies s’organisent et s’entrelacent en "système" autour des postes de travail et dans des systèmes d’information et de communication ; il est dès lors difficile de les isoler les unes des autres dans leur mise en œuvre et leur utilisation. En outre, et c’est sans doute une des sources de tension majeure, ces technologies sont tantôt envisagées dans une perspective individuelle, comme un ensemble d’outils – que l'on peut choisir ou non d'utiliser, qui se manipulent –, soit dans une perspective collective, comme un système qui met en relation les membres d’un collectif de travail et structure directement ou indirectement leur activité commune. Dans ce deuxième cas, les TIC s’apparent à une machine de gestion qui appelle les contributions coordonnées de plusieurs personnes pour être alimentées en données et flux d'informations et pour être utilisées dans le cadre de processus prédéfinis. Elles contraignent dès lors fortement les participants, ne leur laissant pas le choix d’utiliser ou non telle ou telle procédure ou protocole. Ce qui constitue un “outil” pour les uns (les utilisateurs) est souvent un “moyen” pour les autres (les responsables hiérarchiques) : or on peut se servir d'un outil “ comme l'on veut ”, un moyen est, par contre, “ imposé du dehors ”.
Alors que la flexibilité des outils se conjugue à la multiplicité des acteurs et situations d’utilisation pour créer de fortes capacités d’appropriation et d’apprentissage dans l’exploration de nouveaux usages, le développement des outils apparait aussi pour beaucoup d’utilisateurs comme une charge de travail supplémentaire par rapport au travail de production, qui constitue, à leurs yeux, le coeur de leur activité. Les tâches correspondants à l’utilisation des TIC (rédaction et édition de documents, traitement des mails…) sont vécues comme des activités supplémentaires qui se surajoutent au reste. Sans même évoquer la question des réductions d'effectifs qui accompagnent souvent le déploiement d’applications informatisées et la prise en charge directe, par les utilisateurs, de tâches relevant autrefois de personnels ou services fonctionnels dédiés.
Concrètement, comment ressent-on dans l'entreprise les effets de ce dilemme entre d'une part l'impératif productif et d'autre part l'impératif créatif ?
Concrètement, les impératifs de création et de production s’organisent autour de plusieurs configurations, reflétant des projets d’organisation plus ou moins explicites. Les TIC peuvent être d’abord employées comme outils transversaux de partage d’informations, de comparaison et de constitution d'une vision commune de l’action. A ce titre elles relèvent d’un élément d'échange de connaissances permettant de stimuler des créations et innovations locales (par imitation ou transfert d’expérience par exemple).
Les TIC constituent ensuite un moyen de rassembler sur un poste de travail un éventail large de fonctions et d’applications, dans une situation où un utilisateur, seul à son poste de travail est en fait reliée à des centres de ressources démultipliés et à tout un réseau d’autres personnes possédant des ressources analogues. L’ensemble constitué par l’agent, les TIC et leurs interface représente, dans cette perspective un centre nerveux et de conception doté de pouvoirs et ressources diversifiés.
Enfin, les TIC contribuent à structurer et consolider la conception collective dans le cadre de “ communautés de pratique ”. Ce modèle est sans doute le plus connu car il a été fortement médiatisé après le succès spectaculaire des applications Open Source et des wikis.
Un exemple d'application particulièrement sensible est celui du secteur de la santé. Les Tic sont-elles ici envisagées plutôt comme étant au service de l'efficacité individuelle ou bien au service de la performance collective ?
Le secteur de la santé est effectivement symptomatique de cette tension entre développement d’une approche des technologies à la fois collective, dans l’optimisation du système de soin et individuelle (améliorer le travail en situation des personnels de santé) : les deux perspectives sont également portées par le souci d’améliorer la qualité des soins et par celui de rationaliser les dépenses.
Cette dualité s’observe à plusieurs niveaux très différents. On peut évoquer le problème de la saisie des données, de leurs liens avec l’activité et de leurs échanges au sein des réseaux de soin. La question est assez classique en reporting et en contrôle de gestion mais elle ouvre, dans la santé, sur le problème très sensible des tableaux de bord, de l’intégration des données de suivi des soins / facturation des activités, gestion des remboursements / gestion globale de l’hôpital. Cette question du « reporting » est importante car elle touche plusieurs questions différentes de l’organisation des soins : les modalités de codification et de saisie en continu lors des traitements, la standardisation techniques des applications et des interfaces entre les différents partenaires des réseaux de soins (hôpital, médecins de ville, caisses de sécurité sociale…)., la conception des applications et des outils, à la fois outils de gestion et outils d’aide à la pratique pour les utilisateurs (auto-évaluation…), la confidentialité, la maîtrise et la propriété des données de santé, la capacité de maîtriser un savoir médical et des informations surabondantes et enfin, la question même de la possibilité de réussir à dégager des sommes importantes pour l’informatisation de la santé au moment où le système de santé est déficitaire.
Vous citez Boltanski et Chiapello dans " Le nouvel esprit du capitalisme" et évoquez le danger d'une nouvelle idéologie du Management à travers des mots comme autonomie, flexibilité, adaptabilité, qui d'après vous, peuvent se révéler dangereux et imposer de nouvelles formes de contrôle à distance. Pourtant, ces attitudes de flexibilité et d’adaptabilité sont indispensables aujourd’hui ; comment éviter de tomber dans le piège d'un nouveau taylorisme ?
L’alternative entre flexibilité et structuration traverse toutes les entreprises, mais aussi toutes les applications à base de TIC. Il est en effet normal que le souci très général d’efficacité et de rationalisation des entreprises se traduise à la fois par la volonté d’utiliser au mieux les talents individuels et par l’accent mis sur les capacités d'intégration et de cohérence des systèmes d’information. Au-delà de la vision caricaturale véhiculée au fil des ans sur le taylorisme, il faut noter que ces préoccupations étaient au cœur même de travail de F.W. Taylor dont l’objectif n’était pas de diviser le travail ou parcelliser les tâches en soi, mais bien plutôt d’organiser au mieux le développement des performances individuelles dans un cadre organisé et méthodique. Les technologies de l’information et de la communication partagent cette particularité de porter à la fois des organisations souples telles que les “entreprises étendues” ou en réseau, et des structures au contraires très formelles et hiérarchisées.
La question est donc bien de savoir comment articuler – concrètement - les deux perspectives. Dans la pratique, les solutions doivent participer de plusieurs registres : choisir ou concevoir des applications informatiques intégrant des possibilités de paramétrage et d’appropriation contingentes afin d’éviter un caractère trop prescriptif, adopter des processus de mise en œuvre progressifs afin de donner de l’espace aux phénomènes d’apprentissage et d’appropriation, penser les nouveaux modes d’organisations et de production (processus, gestion des compétences, contrôle, produit ou service…) avant de penser et d’adopter les technologies qui les soutiendront.
Pierre-Jean Benghozi
Directeur du Pôle de Recherche en Economie et Gestion
UMR 7176 - CNRS Ecole polytechnique
http://crg.polytechnique.fr/home/benghozi
16:45 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Complexité / Epistémologie , Innovation , Interviews d'auteurs , NTIC / Web 2.0 , Sciences | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Organisation de l'entreprise, internet-intranet, workflow, ERP, Tic et Santé
21.05.2007
2020 LES SCENARIOS DU FUTUR
Préface de François de Closets
Interview Catherine Fournier-Montgieux, CFM Conseil pour Nextmodernity
Vous citez, en introduction de votre livre ces mots de Woody Allen : " Arretez l’histoire, je veux descendre !! "…
2020, c’est presque demain ; les scénarios du futur sont-ils menaçants ou simplement les choses vont-elles trop vite pour nous, simples humains ?
Les scénarios du futur ne sont pas menaçants. Ils décrivent des « futurs possibles ». Les risques de dérapage et de « sortie de route » existent, bien sûr, mais je préfère rester constructif plutôt que de déplorer les nombreux dangers qui nous guettent. On peut être conscient des risques sans pour autant sombrer dans la peur collective. Cette attitude permet d’accroître la vigilance de chacun. En effet, nous vivons dans des sociétés « de mise en scène de la peur ». Une mise en scène qui sert des intérêts politiques, médiatiques, juridiques ou industriels. Il est difficile de ne pas se laisser manipuler et de garder toute sa clairvoyance alors que le risque est quotidien : la peur du manque, de la rareté (entretenue par certains), du terrorisme, des catastrophes écologiques ou biologiques. Mais aussi perception profonde des inégalités, des égoïsmes des plus riches, des fossés économiques et numériques qui appellent constamment notre attention devant le malheur des défavorisés. Certes, tout va trop vite. C’est pourquoi il nous faut une capacité d’intégration des informations et des événements pour prendre du recul. La culture est un « ciment » qui réunit les éléments épars d’un monde disjoint. Il nous faut donc résister à cette accélération par la culture. Préférer un surcroît de sagesse à un trop-plein d’informations ! Une telle perspective sous-entend que notre attitude face à la science et à la technique ne soit plus seulement de nature « optimiste » ou « pessimiste », mais à la fois pragmatique, constructive et responsable
Internet, ce n’est pas simplement une Technologies de l’Information et de la Communication ; c'est surtout ce que vous appelez une « Technologie de la Relation ». Pouvez-expliquer cela ?
Davantage qu’un « média des médias », Internet est en réalité un «écosystème informationnel». Un écosystème est un système complexe constitué de nœuds de réseaux reliés les uns aux autres par des liens. Le téléphone, le satellite, le câble, la fibre optique, etc., sont autant de liens constituant un système global ou écosystème informationnel. Voilà donc un système qui s’impose en tant qu’environnement. Au même titre que l’oxygène de l’air, l’alimentation qui nous permet de vivre ou l’énergie distribuée à domicile par une prise électrique. Dans cet écosystème, une multitude d’informations circulent, des myriades d’opérations et de transactions sont effectuées en temps réel. Internet n’est donc pas, comme on l’a souvent dit, une nouvelle technologie de l’information et de la communication (NTIC), terme inventé et proposé par les ingénieurs des réseaux. C’est une technologie de la relation (TR) plus qu’une NTIC. Effectivement, ce qui fait la force d’Internet depuis son apparition, c’est son potentiel d’inter-relations humaines et, en particulier, par la messagerie électronique qui, encore aujourd’hui, représente l’une des applications les plus utilisées du Net. Les grandes applications d’Internet se sont développées grâce aux utilisateurs eux-mêmes. Les producteurs de logiciels ou les grandes entreprises ont certainement joué un rôle de facilitateurs en proposant des logiciels performants, mais ce sont bien les utilisateurs qui ont adapté les outils Internet à leurs besoins. C’est ainsi qu’on a vu émerger, du bas vers le haut (bottom up), les grandes applications d’Internet : la messagerie électronique, la messagerie instantanée, le bavardage en ligne ou « chat », le peer to peer ou P2P, les blogs, et les journaux citoyens.
Comment donner plus de sens à la Communication et faire la différence par exemple entre désirs et besoins ?
Il existe une grande différence entre « l’information » et la « communication ». La première peut se faire en temps réel et à l’échelle mondiale. La seconde nécessite une intégration, une médiation humaine, une relation sociale, de la durée. Les TIC et Internet démultiplient les moyens d’informations instantanés, mais favorisent-ils la communication humaine, donnent ils du sens au lien social ? C’est toute la question. La perte de sens peut conduire à un certain désenchantement vis à vis de la technologie envahissante, comme on le constate aujourd’hui. Un décalage, amplifié par la rapidité du marché à s’emparer des nouvelles techniques et des nouveaux outils. Etant donné la fluidité créée par la société du numérique et par les possibilités qu’ouvre le monde virtuel, le marché propose des objets et des produits servant à satisfaire plus souvent des « désirs » que des nécessités. Ces offres correspondent-elles à des besoins fondamentaux de la société ou seulement à des désirs passagers nourris par les fantasmes suscités par la publicité ? Nous sommes soumis, par les messages publicitaires, l’excès d’email, le spam, les sollicitations diverses, à une sorte de pléthore informationnelle que j’appelle aussi une « infopollution », et contre laquelle nous devrons lutter grâce à une « diététique de l’information ». Cette diététique consiste à savoir retrouver, classer, hiérarchiser, échanger des informations afin de les rendre pertinentes dans notre vie personnelle ou professionnelle. Mais pour pouvoir classer, trier, hiérarchiser ces informations, il faut un système de valeurs permettant de rendre efficaces de telles opérations. Cette échelle de valeurs me semble manquer aux nouvelles générations, très habiles pour trouver et échanger des informations, mais moins à même de les hiérarchiser. C’est notre rôle de parents, d’enseignants, de communicateurs, de les aider à retrouver de telles valeurs pour que puissent se révéler les différences entre fantasmes, désirs et besoin réels, intellectuels et matériels.
Quels conseils donnez-vous pour garder le cap, nous qui allons devenir à brève échéance des sortes de mutants ou personnages bioniques, où le vivant se mèle indistinctement au robotique ?
Aujourd'hui, la gestion, le contrôle en temps réel des sociétés humaines et le copilotage de l'évolution exigent une nouvelle culture de la complexité. Certes, la biologie et l'écologie apportent en partie les bases d'une telle culture : niveaux d'organisation, rétroactions, régulations, adaptation, réseaux et cycles. Mais la nécessité d'une culture systémique, d’une meilleure utilisation des « sciences de la complexité » se fera sentir de plus en plus fortement. Il est vrai que le vivant se mêle indistinctement au robotique. L'hybridation entre le naturel et l'artificiel, la « machinisation » du biologique et la « biologisation » des machines, sont des tendances profondes qui alimentent et renforcent la nécessité d’une culture de la complexité. La convergence et, progressivement, la fusion entre biologie, mécanique et informatique représentent plus qu'une simple évolution scientifique ou technique. Elles posent les bases de cette nouvelle culture de la complexité. Dans le domaine scientifique et technique cette fusion se traduit déjà par l'émergence de nouveaux secteurs tels que la biotique, l'électronique moléculaire, les nanotechnologies, l'écologie industrielle, l'éco-ingénierie, la vie artificielle, les réseaux neuronaux. Dans les organisations, la culture systémique et la pensée complexe s'introduisent également. En 30 ans, la systémique a acquis ses lettres de noblesse en matière de gestion des entreprises, d'urbanisme, de construction des grands réseaux, d'écologie ou de médecine. La reconfiguration des entreprises, la réticulation des organisations, l'aplatissement des niveaux hiérarchiques, l'émergence de l'entreprise « polycellulaire », « intelligente », « virtuelle », sont des signes du changement de paradigme que nous vivons. La nouvelle culture de la complexité relie le naturel et l'artificiel dans une vision élargie de la nature et de la civilisation. Chaque personne, chaque peuple est porteur d'une culture globale et non d'une partie de culture, d'une sous-culture aliénable par d'autres. Une culture hypertextuelle renvoie aux autres noeuds et liens du réseau neuronal planétaire qui se tisse sous nos yeux. Réseau qui évolue à une vitesse accélérée par rapport au temps immuable de référence, mais qui, par sa complexification, densifie le temps. La nouvelle culture de « l'homme symbiotique » est un des catalyseurs de l'avenir.
Joël de Rosnay
Conseiller du Président de la Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette
Président Exécutif de Biotics
Auteur des livres :
« Une vie en plus, la longévité pourquoi faire ? », Seuil, 2005
« La révolte du pronétariat, des mass media aux media des masses », Fayard, janvier 2006
« 2020 : Les scénarios du futur, comprendre le monde qui vient », Des Idées & des Hommes, 2007
www.derosnay.com
www.unevieenplus.com
www.pronetaire.com
www.scenarios2020.com
18:50 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Complexité / Epistémologie , Développement / "Humanitude" , Innovation , Intelligence Collective / Km , Interviews d'auteurs , Prospective , Sciences | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
07.07.2006
La Complexité, Vertiges et promesses: 18 histoires de sciences d'aujourd'hui
Reda Benkirane, Le Pommier, 2002
L'ouvrage est désormais disponible au format Poche
18 "histoires de sciences" sous formes d'entretiens (l'auteur qui est sociologue interroge sous l'angle de la Complexité, et au delà de la technique, les rapports entre la société, la culture et les sciences.
Entretiens avec Edgar Morin, Ilya Prigogine, Neil Gershenfeld, Daniel Mange, Jean-Louis Deneubourg, Luc Steels, Christopher Langton, Francisco Varela, Brian Goodwin, Stuart Kauffman, Bernard Derrida, Yves Pomeau, Ivar Ekeland, Gregory Chaitin, John Barrow, Laurent Nottale, Andrei Linde, Michel Serres.
Denis Failly - "Reda Benkirane, pourquoi ce livre et ce besoin de faire "se raconter" des personnalités issues d'univers aussi variés (scientifiques, sociologues...?)"
Reda Benkirane
- "Sans grandiloquence aucune, je crois que la raison d'être de ce livre est simplement de tenter de comprendre le monde de demain, et de fonctionner sur le mode de la curiosité plutôt que sur celui de la peur de ce qui va advenir, de tout ce qui pourrait advenir. Je suis à cet égard frappé de voir combien les sociétés technologiquement les plus avancées, politiquement les plus puissantes, militairement les plus imposantes sont tenaillées par la peur. Le thème de la complexité me paraît résumer les défis qui se posent à nous. Ce livre est le résultat d'une enquête ethnologique sur les sciences contemporaines où je cherche à lier langue avec la tribu des scientifiques et à leur appliquer la méthode des entretiens semi-directifs. Le résultat est un objet qui déploie un collectif de cognitaires, tous attachés à l'étude de la complexité, de l'émergence, de l'auto-organisation, de la turbulence à travers divers phénomènes de la nature.
Il me semble que l'approche de la complexité peut être utile aux sociologues et anthropologues pour mieux saisir ces Touts sophistiqués (sophisticated wholes) ou ces 'Nous' subtilement enchevêtrés (les nôtres et les autres) qui abondent dans toutes sortes d'environnements.
Il est proposé des histoires de sciences comme autant de récits, de narrations possibles sur les sciences non linéaires qui triomphent aujourd'hui et montrent clairement ce que "changement de paradigme" peut vouloir dire. L'hyperspécialisation (quand on sait "de plus en plus de choses sur de moins en moins de choses") touche à sa fin. La monoculture de l'esprit n'est plus à même de saisir l'immensité des questions qui se posent à nos sociétés ni même indiquer le chemin à emprunter pour commencer à effleurer la surface des problèmes qui en résultent et qui demandent une multiplicité d'éclairages disciplinaires pour tenter non pas de les résoudre, mais de chercher tout d'abord à les exprimer. La science comme paysage de métaphores, catalogue des motifs de la nature...
A travers ces récits de sciences, on croit deviner à quoi pourrait un jour ressembler une sagesse de l'écart à l'équilibre."
Denis Failly - "Possible fertilisation croisée des savoirs, transversalité des pratiques et raisonnements métaphoriques inter - disciplinaires, n'est ce pas cela les points communs qui pourraient réunir toutes les personnalités interrogées dans votre ouvrage, en voyez vous d'autres ?"
Reda Benkirane - "Le principal point commun de ces scientifiques est la classe de problèmes à laquelle ils s'attaquent, c'est-à-dire un ensemble de questions sur lesquelles le réductionnisme n'a rien à dire: le fonctionnement du cerveau, celui du système immunitaire, le réseau génétique, la physique de la turbulence, les mathématiques du chaos, ou encore du hasard, les phénomènes d'émergence et d'auto-organisation si abondants dans la nature, voilà quelques pans entiers des sciences contemporaines que l'on peut tenter d'approcher grâce à la grammaire de la complexité, sa syntaxe caractéristique dont il s'agit tout de même d'avoir une idée si l'on veut pouvoir espérer comprendre ce qui est en train de se passer autour de nous."
Denis Failly - "Pensez vous que la Complexité s'explique et vous sentez - vous une mission d'évangélisateur de ce point de vue à l'instar d'un Edgar Morin ou d’un Joël de Rosnay par exemple"
Reda Benkirane - "Il ne me semble pas que le terme d'évangélisateur soit adéquat pour décrire le travail d'Edgar Morin ou celui de Joël de Rosnay. Par ailleurs, il ne s'agit pas de faire l'éloge de la complexité comme nouveau paradigme. Il faut également inclure une critique des sciences de la complexité.
Quant à moi, je suis un sociologue, plutôt éclectique, qui travaille comme une sorte de passeur de cultures. Contrebandier un peu, clandestin beaucoup puisque j'ignore les frontières disciplinaires, je travaille dans un espace informel, car je suis convaincu que si société de connaissance il y a, elle se fait de plus en plus en dehors de l'université et de l'enceinte académique.
Je travaille sur les liens, au croisement des sciences douces et dures, du nord et du sud, de l'orient et de l'occident. Il nous faut aujourd'hui un savoir sociologique, anthropologique, philosophique sur les liens, les relations. Ce sont les relations qui définissent les êtres, les objets, et non le contraire. Tout ce qui peut nous aider à penser "l'entre", "l'inter", le "trans", le "pluri"ou encore "l'uni->vers" m'intéresse."
Denis Failly - "Etes-vous optimiste quand à la prise de conscience par les décideurs (politiques, institutions, managers etc) que le monde est complexe, que le complexe se pense et suppose quasiment une "épistémologie de la décision" une revisite des représentations, une refonte des comportements...?"
Reda Benkirane - Je suis, sur le court terme, pessimiste quant à la capacité d'adaptation des politiques et en revanche plus optimiste quant à celle des représentants de la société civile mais aussi celle des acteurs du secteur privé. Sur le long terme, ce sera la loi de l'évolution qui imposera la gestion de la complexité, car face à la contingence intervenant dans un monde de plus en plus interdépendant, il s'agit de s'adapter ou de disparaître. S'adapter signifie qu'il faut abandonner la science du contrôle et de la manipulation pour verser dans une science participative de ce qu'elle observe. Il n'y a pas encore beaucoup de politiques qui ont compris qu'il faut paradoxalement opérer un "lâcher prise" avant de tenter d'influer sur le cours des événements.
Denis Failly - "Que vous inspire aujourd'hui, au delà de la fracture numérique, les phénomènes de reliances et d'expressions par Internet, hors des agoras traditionnelles d'expressions , je pense ici aux blogs, tchats, social networking, communautés virtuelles, etc ?"
Reda Benkirane - "Tout ce qui sort de la matrice de la Toile reflète la Complexité, ses facettes multiples, son aspect parfois vertigineux et déroutant. C'est une métaphore puissante et en même temps une réalité concrète de ce qu'est la Complexité lorsqu'elle culmine en l'homme et dans le social. Or la Toile signale une mutation anthropologique majeure. De manière générale, la membrane de communication ubiquitaire qui s'étend, et recouvre la planète est le réceptacle de notre mémoire, de notre imagination, de notre créativité, de nos activités. L'interdépendance mise en avant par les mécanismes de la Complexité est tous les jours illustrée par la communication sur la Toile qui s'est affranchie - grâce à l'invention (ou la découverte ?) de l'espace-temps informatique - de certaines frontières liées à la physicalité du monde... Il est difficile de savoir où tout cela va nous mener - Sur-sapiens peut-être ? Nous sommes au tout début de la découverte d'un continent de la communication humaine, les sciences non linéaires peuvent nous aider à décrire les phénomènes radicalement nouveaux qui y prennent forme. Pour un anthropologue, cela devrait être passionnant à observer."
Bio : Réda Benkirane est sociologue et spécialiste de l'information, il est consultant auprès des Nations Unis (CNUCED) à Genève. Ses ouvrages traitent de la Complexité, l'interdisciplinarité et l'interculturel.
14:40 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Complexité / Epistémologie , Interviews d'auteurs , Sciences | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Benkirane Reda, La Complexité Vertiges et promesses, sciences, complexité
12.06.2006
Le temps de l'ambiguité : Le contexte politique du changement
Raymond Vaillancourt, 2006, Presses de l'Université du Québec
Denis Failly - « Raymond Vaillancourt, votre nouvel ouvrage, « le temps de l’ambiguïté » s’inscrit-il dans la continuité du précédent « le temps de l’incertitude » et quel en est la thèse ? »
Raymond Vaillancourt
-"Alors que le premier ouvrage faisait surtout état du changement de paradigme dans la notion de changement et de sa conduite, le second établit le lien entre ce changement de paradigme et le contexte politique actuel. L’idée développée tient surtout au fait qu’en période de pénombre politique, c’est-à-dire cette période où en l’absence de véritables hommes et femmes politiques, il devient plus difficile, particulièrement pour les organisations publiques, de s’engager dans de véritables changements même si ceux-ci s’avèrent nécessaires. Les managers préfèrent de beaucoup parler de changement et œuvrer à son apparence plutôt qu’à le mettre véritablement en œuvre. Ils sont en cela « supportés » par le monde politique qui redoute l’impact qu’auraient les véritables changements sur l’actuelle répartition du pouvoir."
Denis Failly - « Vous définissez trois profils de managers (Pouvoir, Puissance, Politique) quels sont leurs caractéristiques majeures ? »
Raymond Vaillancourt - "Pour résumer en un mot, on pourrait dire que ce qui anime le manager de pouvoir, c’est le fait de pouvoir exercer le contrôle sur les personnes et les situations sans que le changement ne vienne ébranler ce contrôle; pour le manager de puissance, c’est le fait de pouvoir influencer son entourage et les amener à vouloir le changement par eux-mêmes qui sera sa motivation; alors que le manager politique, recherchant d’abord et avant tout l’entente la plus large possible, ne souhaitera finalement que l’apparence de changement. Le contexte politique actuel favorise, depuis plusieurs années déjà, que les organisations publiques aient à leur tête davantage de managers de pouvoir et de managers politiques que de managers de puissance. Ceci permet aux politiciens et politiciennes d’avoir une certaine assurance que rien ne viendra remettre véritablement en cause leur situation actuelle, c’est-à-dire d’être en situation de pouvoir. Or pour effectuer les véritables changements de paradigmes qu’exigerait la situation actuelle, les managers de puissance seraient mieux positionnés. On préfère cependant les laisser au niveau intermédiaire afin que les organisations publiques ne paraissent pas trop déphasées, aux yeux des différentes clientèles et de la population,"
Denis Failly -« Si l’on devait définir un socle minimum des qualités requises pour être un bon manager quelles seraient – elles ? »
Raymond Vaillancourt - "Il faudrait, à mon avis, parler de trois qualités particulières : la détermination, le courage et l’humilité. Ce ne sont pas habituellement les qualités que l’on recherche chez les candidats, en particulier pour les postes supérieurs. On leur préfère la flexibilité, le pragmatisme et le sens de la hiérarchie. La détermination fait référence à la présence d’une vision claire et articulée des changements à mettre en œuvre, le courage au fait d’aller de l’avant malgré les intérêts qui sont remis en cause et l’humilité renvoie à une conception du rôle du manager comme étant celui qui doit être au service de ceux dont il a la responsabilité. Ce sont là des qualités que les managers de puissance ont plus de facilité à développer que les managers de pouvoir et que les managers politiques ont l’habitude de simuler. Il faut aussi rappeler que le management, une fois les connaissances techniques maîtrisées, renvoie davantage à l’art qu’à la technique. Faire évoluer ensemble des personnes, aux valeurs diversifiées et démontrant une vision différente du travail comme le présentent les nouvelles générations, relève dans le contexte actuel d’incertitude, d’une approche basée davantage sur le charisme que sur l’autorité. Cette caractéristique manque fortement aux managers de pouvoirs et aux managers politiques pour qui les techniques du traditionnel « planifier, organiser, diriger et contrôler » et l’appel au respect de la hiérarchie s’avèrent des outils incontournables."
Denis Failly -«En quoi le Management a t-il évolué ces derniers années et pourriez-vous nous rappeler les grands types de changements organisationnels »
Raymond Vaillancourt - Dans les faits, je ne crois pas que le management, du moins dans le domaine public, ait évolué tant que cela! C’est justement là que se trouve le problème car le monde dans lequel nous vivons a, quant à lui, beaucoup changé. Les individus qui composent les organisations également. Ces derniers doivent continuellement faire face à l’incertitude générée par la difficulté d’adaptation des organisations publiques. Au moment où ils auraient besoin de plus d’autonomie, on renforce les contrôles; au moment où ils auraient besoin de comprendre le sens de leur travail, on leur parle de restrictions, de relocalisation, de bouleversements géopolitiques qui risquent d’affecter leur quotidien; au moment où ils auraient besoin que le management s’occupe d’eux, ce dernier s’occupe encore du travail à accomplir ! Bref, au moment où les organisations font face, dans leur environnement, à des changements de type deux (c’est-à-dire de changements qui remettent en cause les paradigmes habituels) les managers tentent d’en minimiser les effets sur leur organisation en les transformant en changements de type un (c’est-à-dire de changements de structures qui, au fond, ne permettent pas aux organisations publiques de changer véritablement).
La situation du management, dans le domaine privé, semble moins problématique essentiellement en raison du fait que ce dernier n’a pas le choix ! Il doit revoir ses méthodes même s’il n’y réussit pas toujours. D’ailleurs on n’entend plus parler de ceux qui ont échoués! Le danger qui guette les organisations publiques actuelles, en raison de l’attitude de son management, est justement de rester aveugle aux bouleversements sociaux et ainsi ne pas être en mesure d’affronter les crises. Car aujourd’hui, il ne faut plus chercher à contraindre l’incertitude et à la réduire mais plutôt il faut apprendre à l’intégrer dans le management quotidien en fournissant aux employés les moyens d’en réduire les effets sur leur insécurité. Encore faut-il, pour ce faire, que les managers aient affronté leur propre insécurité résultant du contexte actuel plutôt que de se réfugier derrière les paradigmes traditionnels."
Denis Failly - "Raymond Vaillancourt, je vous remercie"
Le site de Raymond Vaillancourt
Bio: Détenteur d'une maîtrise en psychologie et d'une maîtrise en administration publique, Raymond Vaillancourt est chargé d'enseignement à l'Ecole Nationale d'Administration Publique. il est l'auteur de nombreux articles sur le changement. Il est président de Prospect Gestion, fime conseil en gestion stratégique et prospective. il s'intéresse particulièrement a la problématique du changement organisationnel.
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25.02.2006
Manager dans la complexité : Réflexions à l'usage des dirigeants
Dominique Genelot, Insep, 2001
22:15 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Complexité / Epistémologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
31.01.2006
Le Constructivisme , Modéliser pour comprendre (T3)
Jean-Louis Le Moigne, Editions L'Harmattan, 2004
C'est par un ingénieux système de symbole et de modéles que nous rendons intelligible la connaissance et notre relation au monde, Jean Louis Le Moigne nous invite à de nouvelles méditations épistémologiques qui impulsent un nouvel esprit scientifique dont la rigueur imaginative fait loi.
A lire aussi Tome 2, Epistémologie de l'interdisciplinarité
Quelques mots de l'auteur
Denis Failly - "Jean Louis Le Moigne " quelle serait la définition du Constructivisme qui vous paraît la plus éclairante ?
Jean Louis Le Moigne
- "Puis je contourner le piége de la définition des doctrines en ‘isme’ ? Ce sera en vous proposant une définition des épistémologies constructivistes : Les repères sont alors plus stables. J Piaget définit l’épistémologie par l’étude de la constitution des connaissances valables …ce qui semble généralement recevable … et qui nous invite à nous interroger sur ce que doit être une connaissance valable, enseignable donc ! Disons : Légitime ici et maintenant, dans nos cultures. Comme depuis un moment le critère rassurant cartésiano-positiviste de détermination (ou de démarcation) de la vérité scientifique objective et unique, totalement indépendante de tous les observateurs, ne tient pas mieux la route que le critère de conformité à la vérité divine révélée par les textes dits sacrés, il fallait bien, par probité, s’interroger loyalement : Comment aujourd’hui pouvons nous légitimer les connaissances que nous produisons et enseignons ? Depuis un siècle, nous pouvons lire P. Valéry : Les vérités sont choses à faire et non à découvrir, ce sont des constructions et non des trésors. Ou lire G Bachelard : ‘Rien n’est donné, tout est construit’, ou bien d’autres. Tous nous font relire le Discours sur la méthode des études de notre temps que G Vico adressait en 1708 à ses étudiants pour leur proposer une alternative bien construite aux quatre préceptes du Discours de la méthode cartésien : Si je le résume en une des formules fortes de Vico, ce sera ma réponse à votre demande de définition des constructivismes : Le vrai est le faire même. Ce que pouvez faire, n’est –il pas légitime de le tenir pour vrai ? Si vous ne pouvez le faire, réfléchissez d’abord ! C’est ainsi que Léonard de Vinci inventa l’hélicoptère : pour faire monter un corps plus lourd que l’air, ce que l’on disait ne pouvoir faire."
"A nouveau il me faut contourner le piége de la question : Tout être humain qui pense, pense la complexité, dans, avec, et par la complexité : Quoi de plus perçu complexe que le cerveau par lequel nous pensons ? Quoi de plus perçu complexe que l’univers dans lequel nous vivons et mourrons ? Quoi de plus perçu complexe que notre relation avec les autres humains ?
Certes bien des Grands Clercs tentent périodiquement de robotiser l’exercice de la pensée humaine en proclamant que l’on peut toujours réduire le complexe au simplifié : Les lois de la pensée (titre de l’ouvrage de G Boole) seront tenues pour réductibles à une banale algèbre booléenne! Toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes … s’entendront par "… de longues chaînes de raisons toutes simples et faciles", assurait Descartes.
Mais, non moins périodiquement, l’humanité réagit devant ces invitations au simplisme. Pascal déjà répondait à Descartes:‘"L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il nous faut relever … Travaillons donc à bien penser"
"Travailler à bien penser" n’est ce pas s’attacher à penser dans, avec, par la complexité que nous reconnaissions à notre relation au monde de la vie. Ce qui, bien sûr, nous incite à ne pas commencer par tout simplifier, tout découper, tout mutiler."
Denis Failly -"Pensez vous qu'expliquer la Complexité bien que passionnant et fondamental demeure une quête parfois désespérante au vu de l'hermétisme de certaines instances humaines, organisationnelles, décisionnelles ?
Jean Louis Le Moigne - "Mais on n’explique pas la complexité ! Pas plus qu’on explique la vie ou l’amour. On s’attache à donner des sens plausibles à nos actes, à ne pas nier les innombrables solidarités dont nous dépendons et qui dépendent de nous. Toute notre dignité consiste donc en la pensée, nous rappelait Pascal. Pour ce faire, depuis toujours, la sagesse humaine s’est forgée et continue à se forger des artefacts que nous appelons des symboles, et à l’aide de ces symboles, des concepts. Qui nous aident à ‘travailler à bien penser’.
La tentation est grande parfois de former des concepts assez hermétiques pour que nul ne puisse contester leur légitimité puisqu’on ne peut les comprendre. P. Valéry nous conseillait alors de procéder au nettoyage préalable de la situation verbale. Par exemple, de nombreux traités assurent qu’ils vont nous dire ou nous apprendre comment Gérer la Complexité : Alors que la complexité est précisément ce qui ne se gère pas ; Elle nous invite plutôt ‘à comprendre qu’il y a aussi de l’incompréhensible’. Ce qui va nous mettre en situation de Gérer avec la complexité (To Deal with… dira t on en anglais, et non pas to manage’).
Avez-vous observé qu’il n’y a rien d’hermétique dans les propos d’Edgar Morin, (ou de J Piaget, ou de H Simon, ou de G Bachelard…). Certes il crée ou il restaure des concepts en formant des néologismes, mais ils sont tous, et toujours je crois, intelligibles dans leur contexte dés qu’il les fait travailler. Il n’y a rien d’hermétique par exemple dans le concept d’éco-auto-ré-organisaction qui s’avère si puissant pour travailler à bien penser…la gestion des organisations sociales !"
Denis Failly - "Avez vous une espérance particulière à formuler pour les générations à venir et êtes-vous optimiste quant à la prise de conscience par le citoyen, les élites...que le monde est complexe et que le complexe se pense et suppose quasiment une "épistémologie de la décision", une revisite des représentations, une refonte des comportements...?"
Jean Louis Le Moigne - "Vous vous souvenez de ce vers de Pindare (5 siècle avant Jésus Christ) qu’A. Camus met en exergue du Mythe de Sisyphe ? : N’aspire pas, Ô mon âme à la vie éternelle, mais explore le champ des possibles’. N’est ce pas là une riche et ancestrale sagesse que nous pouvons proposer aux générations qui nous suivent ? Nous serons sans doute plus convaincant si nous nous efforçons nous même de la faire notre ? C’est peut-être ce que vous entendez lorsque vous évoquez la prise de conscience par les citoyens de leur capacité de délibération pragmatique ? S’exercer à activer cette étrange faculté de l’esprit humai qui est de relier que G Vico (après Cicéron) appelait l’ingenium, s’étonnant que la langue française n’ai pas encore trouve un mot pour la désigner
Il ne s’agit pas tant de refonder que de restaurer ou mieux dit E Morin d’enraciner : les Topiques et la Rhétorique d’Aristote, les Carnet de Léonard de Vinci, les Essais de Montaigne, la Scienza Nuova de G Vico ou les Cahiers de P Valéry, nous transmettent cette sève d’une sagesse humaine que deux siècles de positivisme avait souvent fait oublier à nos élites intellectuelles et culturelles. En particulier, ils nous apprennent que puisque nous ne ‘raisonnons que sur des modèles’, il importe de faire attention à la façon dont nous concevons – construisons les modèles sur lesquels nous raisonnons : Au lieu de commencer par simplifier, commençons par former et transformer des représentations toujours contextualisées, riches en couleur, C’est pour cela que Léonard, en bon ingénieur, avait développé si étonnamment les ressources du Disegno. Mais hélas, qui aujourd’hui pense à nous les enseigner ?
Puis-je aussi remplacer votre expression ‘épistémologie de la décision’ par une formule plus opérationnelle et je crois un peu moins hermétique : ‘La critique épistémologique interne de l’étude des processus de décisions dans les organisations humaines’"
Denis Failly - "Enfin dans un domaine plus particulier, support même de cette interview, que vous inspire aujourd'hui, au delà de la fracture numérique, les phénomènes de reliances et d'expressions par Internet, hors des agoras traditionnelles d'expressions , je pense ici aux blogs, forums, tchats, social networking, communautés virtuelles, etc ?"
Jean Louis Le Moigne - "Elle m’inspire d’abord, bien sûr beaucoup d’enthousiasme ; c’est très excitant, très oxygénant : Nous voilà en situation de pouvoir vraiment explorer de nouveaux espaces, sans doute infinis, du ‘champ des possibles’. Enthousiasme qui avive le sens de notre responsabilité : Plus s’accroît le champ des possibles, plus s’accroît la responsabilité de la communauté humaine sur notre petite planète, notre terre - patrie.
N’est –il pas très significatif que le dernier Tome de La Méthode d’Edgar Morin (ce nouveau Traité de la réforme de l’entendement après ceux de Spinoza, de Locke ou de Leibniz) s’appelle l'Ethique? Dans ce champ des possibles, quels critères nous permettront de choisir une action ? Avons-nous pratiquement d’autre réponse collectivement acceptable que celle de Pascal : Toute notre dignité consiste donc en la pensée. … Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.
Exercice souvent difficile et qui ne porte pas en lui-même une garantie définitive de succès, j’en conviens. Mais avons-nous un critère alternatif satisfaisant ? S’en remettre aux experts scientifiques qui disant le présumé scientifiquement vrai diraient par la même le moralement bon ? Ou aux lois d’airain du marché du genre ‘Sera moralement bon ce qui nous rapporte économiquement le plus, et aprés nous le déluge ?
En pratique le principe pragmatique d’action intelligente (qui inclut celui de non irréversibilité) nous propose quand même une sage réponse : Veillons par nos choix immédiats à ne pas réduire la liberté de choix de ceux qui nous succèdent, et si nous devons la réduire dans tel domaine, contraignons nous à l’augmenter d’autant dans tel autre.
Alors, pour ce qui est des impressionnants développements contemporains des formes d'Intelligences connectives (J’aime ce néologisme formé par les québécois), proposons un diagnostic préalable : Les stratégies d’action appellent la méditation éthique et la méditation éthique appelle la critique épistémologique des connaissances mises en œuvre. Sommes nous assez attentifs les uns et les autres à l’exercice, chemin faisant, de nos capacités de critiques épistémologiques s’enracinant dans nos expériences de production et de transmission de ces nouvelles connaissances?
Je rencontre tant de collègues qui me répondent : L’épistémologie c’est de la philo, très peu pour moi ! Et l’éthique, il y a des comités pour cela ; le temps qu’ils aient produits leurs rapports on sera passé à autre chose… que je devrais m’inquiéter ! Par chance j’en rencontre quelques autres qui me donnent des raisons d’espérer… en notre capacité collective d'Intelligence de la Complexité"
Denis Failly - "Je vous remercie"
La bio de Jean Louis Le Moigne
L'association pour la pensée Complexe
15:45 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Complexité / Epistémologie , Interviews d'auteurs , Sociologie / Anthropologie / Philo | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Le Moigne Jean Louis, Le Constructivisme Modéliser pour comprendre, Prospective
30.01.2006
Comment les systèmes pondent, Une introduction à la mémétique
Pascal Jouxtel, Editions Le Pommier, Collection "Mélété" dirigée par Jean-Michel Besnier
Quelques mots de l'auteur
Denis Failly - "Pascal Jouxtel, même si Richard Dawkins en parlait déjà dés 1976 dans "le Gène égoïste", pouvez - vous pour nos lecteurs qui seraient éventuellement béotiens, nous rappeler les deux ou trois fondamentaux sur les Mèmes et la Mémétique ?
Pascal Jouxtel
- "Dawkins a donné vie au concept, de mème mais la mémétique est née dans les années 88. il s'agit d'un parti pris de recherche qui consiste à étudier la reproduction des codes culturels en leur appliquant les lois de l’évolution darwinienne (variation, sélection, transmission).Si vous deviez en retenir uniquement quelques messages-clés, ce serait :
- La mémétique est une intégration de la sphère culturelle (informationnelle, économique, psychologique et sociale) dans le règne du vivant, qui est du coup étendu au-delà du biologique.
- Les véhicules de l'évolution culturelle (rites, organisations, comportements, idées, langages, objets) se nourrissent et se reproduisent en utilisant le terrain humain comme habitat et notamment en exploitant les
facultés de notre cerveau, y compris sa capacité à opérer des choix. Nous ne sommes pas les créateurs de nos idées mais leur lieu d'habitation.
Pascal Jouxtel - "Voilà, ça c’est notre travail."
Denis Failly - "Pourquoi en dehors de quelques cénacles de spécialistes, la Mémétique est, semble t-il, si peu débattue ? Votre livre est unique actuellement en France, et semble combler un manque patent, comment expliquez vous cela ?
Pascal Jouxtel - Elle est peu débattue, et pourtant elle est étrangement populaire, féconde et suspecte à la fois. En apparence, elle est trop simple, voire simpliste aux yeux de ceux qui s’abîment dans la description instanciée des phénomènes.
Vous savez, il faut être particulièrement indulgent avec les chercheurs, car leur vie est constamment sous contrainte, qu’elle soit de temps ou d’autorité sur le fond; ils n’ont pas forcément la liberté de penser qu'on leur prête.
Thomas Kuhn a joliment exprimé que les étudiants doivent d’abord faire allégeance aux paradigmes pour pouvoir s’intégrer à des communautés scientifiques.
Beaucoup de théories qui prétendent exclure la mémétique aujourd’hui défendent en réalité un territoire restreint où elles exercent la loi ; elles s’organisent autour de porte-voix qui les protègent en échange d’une révérence à laquelle il est bien difficile de résister !
La mémétique avance par paliers. Pour l’instant, on peut sans doute plus facilement obtenir des crédits de recherche pour effectuer un travail de mémétique si l’on ne dit pas que cela en est et qu’on le passe sous « anthropologie », « sciences cognitives » ou « modélisation sociale ».
Pour ma part, je suis consultant de métier et méméticien par passion.
Denis Failly - "Alors la mémétique ? L'ignorant ou le sceptique s'interrogera : effet de mode ? néologisme de plus ? habillage sémantique de la viralité dans la noosphère ? ou vrai corps de connaissances constituées en discipline, dotée d'une démarche épistémologique, de méthodes et d'outils d'observation et d'analyse...?"
Pascal Jouxtel - "Effet de mode ? Peut-être, mais pour un méméticien, tout est un effet de mode à plus ou moins long terme. La pollution et les attentats suicides sont des effets de mode qui j’espère ne dureront pas.
Néologisme de plus ? Parfaitement. C’est mal ? Le mot génétique date de 1911 selon le Robert. Le mot fractale date des années 1970. Ceux qui prétendent par exemple que le mot idée, ou d’autres mots aussi usés que celui-là, pourraient remplacer avantageusement le mot Mème, expriment simplement leur rejet, car cette confusion rendrait la théorie mémétique quasiment inopérable. Le mot idée semble faire l’affaire pour la partie mentale du cycle de vie des mémes, mais ne rend pas compte de leur aspect pratique, comme par exemple ceux qui traduisent des mouvements, des symboles, des dimensions ou des matières; de telles distinctions ne sont pas des idées au sens où je l’entends. Par ailleurs, je trouve le concept d'idée, porteur d'un "à priori" sur la séparation entre la pensée et la matière, qui ne tient plus vraiment à la lumière des sciences cognitives. Je lui préfère celui de "forme connaissable", qui est aussi plus proche de la théorie de l'esprit chez les bouddhistes Tibétains.
Quand à la viralité de la noosphère, même si elle a opportunément servi d’exemple pour attirer l’attention du grand-public sur la possibilité d’une vie non-biologique, de nature plutôt informationnelle, elle me semble une vue très limitative, autant que pourrait l’être une vue qui limiterait le règne du vivant biologique aux bactéries et aux virus. Disons que c’est un cas particulier de mémétique intéressant et facile à décortiquer.
Denis Failly - "Pouvez vous nous dire quelques mots sur la Société Francophone de Mémétique (rôle, objectifs, moyens..) ?
La SFM (NDLR: Société Francophone de Mémétique) a trois objectifs que vous trouverez détaillés ici :
Objectif N°1 : Diffuser et approfondir la connaissance de la mémétique dans le monde francophone.
Les indicateurs de succès de notre action seront : le trafic enregistré sur le site, le nombre d'abonnés à la liste, la richesse des références et des liens fournis, le référencement dans les autres sites et dans les moteurs de recherche. "L’archi-indicateur" (NDLR "archi" = le chef en grec) serait l’ajout des mot « mèmes » et « mémétique » au dictionnaire de la langue française.
Objectif N°2 : Faire reconnaître la posture de méméticien par les disciplines connexes.
Les indicateurs de succès seront le nombre et la qualité des participants aux manifestations que nous pouvons organiser et le nombre de rencontres interdisciplinaires engagées. L’archi-indicateur serait la présence d’un méméticien dans les grands débats de société à la télévision ou à la radio.
Objectif N°3 : Produire et relayer des contributions originales.
Les principaux indicateurs de succès seraient : le nombre d'étudiants en mémétique et la qualité des contributions originales produites. L’archi-indicateur serait la création d’une chaire ou d’un département de mémétique à la Sorbonne ou au CNRS, et surtout la création d’un rayon mémétique dans les grandes librairies.
Pour ce qui est des moyens, pour le moment, ils se résument aux cotisations des quelques dizaines d’adhérents, à raison de 25€ annuels par tête, vous voyez c’est maigre, mais ce n’est que le début. Si vous connaissez des sponsors pour notre séminaire 2006, ils sont les bienvenus. On dit qu’à une époque, la marque Tampax était à la recherche d’événement culturels à sponsoriser, mais n’en trouvait pas... Pourquoi pas ?"
Denis Failly - "Merci Pascal"
Le site de la Société Francophone de Mémétique
Bio : Pascal Jouxtel est ingénieur en aéronautique de formation, il a aussi étudié et même le théâtre pendant 4 ans. il s'est orienté ensuite vers le marketing et la sociologie des organisations. Actuellement, il est consultant dans un grand cabinet français dont une des spécialités est le levier comportemental de la performance durable des entreprises.
Il s'est depuis longtemps intéressé à la mémétique. Il est co-fondateur de la Société Française de Mémétique qui l'a élu président.
11:05 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Complexité / Epistémologie , Interviews d'auteurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note | Tags : Jouxtel Pascal, Comment les systèmes pondent, Une introduction à la mémétique, Prospective
27.01.2006
Comprendre - Nouvelles sciences, nouveaux citoyens
Jean-Paul Baquiast, Collection Automates Intelligents, 2005
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Quelques mots de l'auteur
Denis Failly - "Jean-Paul Baquiast, quelle est votre définition de la complexité et comme certains confondent
encore les deux notions : Complexe et Compliqué, pouvez-vous rappeler la différence ?"
- "Il est presque impossible de définir la complexité. Je dirais cependant que c'est un état qui peut être caractérisé par un nombre très grand de modèles explicatifs qui ne s'excluent pas les uns les autres, sans pour autant que l'on puisse les ajouter les uns aux autres. Celui qui veut comprendre un objet complexe doit connaître tous ces modèles et il en émerge pour lui une intuition globale, toujours révisable, qui lui permet d'éviter, au moins, les contresens des jugements simplistes et des raisonnements linéiares. Le compliqué est beaucoup plus simple. Un objet compliqué peut être compris dans sa totalité si on se donne le mal de l'analyser avec les bons outils."Denis Failly - "Pensez - vous que le chemin soit encore long pour "éduquer" les citoyens et les élites (politiques, décideurs...) à la pensée complexe, lorsqu'on constate l'inertie voire l'hermétisme d'une élite moulée, formatée sur le modèle Cartésien et Comtien ?
Jean-Paul Baquiast - "C'est vrai que si les jeunes et les moins jeunes n'apprennent pas que les formes de pensée scientifique traditionnelles sont aujourd'hui remplacées par d'autres, ils ne feront aucun effort pour se remettre en question. Ils accumuleront les échecs mais ils ne les attribueront pas à leur façon de voir les choses.
J'ai écrit ce livre à la demande d'amis qui me disaient: "tu dis qu'il faut penser autrement, mais comment faire ? Où s'informer ? " Tout simplement ils ignoraient ce qui, pour ceux qui fréquentent les nouvelles sciences est le b.a ba de la pensée d'auourd'hui.
Mais quand on est au pouvoir, il est difficile de prendre du recul pour se mettre en question et réfléchir. Nous en avons un exemple très surprenant aujourd'hui. Les élites de l'establishment militaire et politique américain, que l'on pouvait croire formées par un demi-siècle de sciences des systèmes complexes, se sont mis dans une impasse terrible au Moyen Orient, comme auraient pu le faire de braves Gaulois tels que nous."
Denis Failly - "Face aux bouleversements, aux transitions actuelles et à venir, êtes vous optimistes et quel(s) paradigme(s) nouveau(x), si il en est voyez - vous émerger ?"
Jean-Paul Baquiast - "Je suis optimiste en ce sens que ce qui pour moi est la pire des choses, c'est-à-dire le refus d'évoluer en se cramponnant à des croyances et des moeurs du passé devient de moins en moins possible. Autrement dit, le monde devient de plus en plus "intéressant". Comme il s'agit d'un ensemble hyper-complex







