19.03.2008

Michel Sauquet : L'intelligence de l'autre

 8106942f9b990af9b0fc2851a4ab603c.jpgL'intelligence de l'autre

Prendre en compte les différences culturelles dans un monde à gérer en commun

 

Michel Sauquet, Directeur de l'Institut de recherche et débat sur la gouvernance (IRG), avec la collaboration de Martin Vielajus

Editions Charles Léopold Mayer

Interview Catherine Fournier-Montgieux pour Nextmodernity

 

« La mondialisation n’est pas une mise au pas » rappelez-vous aujourd'hui en introduction de votre ouvrage, comment décrire et analyser cette notion particulièrement complexe « d’appartenance culturelle » ? Comment la reconnaître, comment la préserver ?

L’appartenance culturelle est en soi une belle notion, qui se rapproche de celle, proposée jadis par Pierre Bourdieu, d’habitus, façon dont les structures sociales s'infiltrent spontanément et très durablement à l’intérieur des esprits et des corps. Ce sont des manières d'être, de raisonner et d’agir communes à plusieurs individus de même origine, résultant de l'incorporation inconsciente des normes et pratiques véhiculées par le groupe d'appartenance. Communes à vous et moi en quelque sorte.

Mais c’est aussi une notion qui peut être ambiguë et dangereuse. Ambiguë parce qu’elle s’apprécie souvent par la simple comparaison avec  les autres zones d’appartenance, et parce qu’elle procède d’images mentales, de mises en catégories, de stéréotypes, de préjugés : ma représentation des Allemands est qu’ils sont carrés, des Japonais qu’ils sont mystérieux, etc. et tout cela, naturellement, en fonction de mes propres critères et des « on-dit » récoltés ici ou là. Dangereuse parce qu’elle peut mener tout droit, au moins dans les sociétés multiculturelles, au communautarisme, aux replis, aux ghettos identitaires qui se constituent en Europe ou aux Etats-Unis, à des fractures ethniques croissantes en Inde ou en Afrique.

Notons aussi que, dans le contexte actuel de la mondialisation, du développement de la mobilité et des échanges, l’appartenance culturelle est souvent une multi-appartenance. Nous vivons une époque de croisement des cultures et d’influences réciproques. De même que beaucoup d’individus sont dotés d’identités multiples, de même l’appartenance culturelle des groupes humains est souvent loin d’être monolithique.

C’est pourquoi d’ailleurs l’idée de « préservation des identités culturelles » ne m’excite pas outre mesure. Je crois que l’urgence est bien davantage au dialogue entre les cultures, à leur fécondation mutuelle qu’à leur simple préservation, un objectif qui peut friser la muséologie.
 
Vous égratignez, avec bienveillance mais sans complaisance, beaucoup d’idées reçues, notamment sur nos valeurs : nos « valeurs universelles » et « cultures d’entreprises »,   l’une  comme l’autre ne seraient pas au service de nobles ambitions comme on pourrait le croire mais plus naturellement des prétextes pour des stratégies d’uniformisation  et de domination …

La seule valeur qui me paraît universelle est celle de la prise en considération de l’être humain (ou pour certaines civilisations plus intéressées par le « nous » que par le « je », des groupes humains). La reconnaissance de la spécificité de l’homme, des hommes, du prix de la vie et de sa capacité créatrice. En précisant que, pour certains, ceci ne veut pas nécessairement dire une supériorité sur les autres représentants du règne animal et sur ceux du règne végétal.

Sorti de là, je pense erroné de croire que les valeurs issues du siècle des Lumières – auxquelles j’adhère personnellement pleinement – sont des valeurs universelles. Dans d’autres cultures, et selon les cas, les grands principes qui sont pour nous des évidences – la liberté, l’égalité, le statut de l’individu-citoyen, la valeur-travail, etc. n’ont tout simplement aucun sens. Inversement nous n’avons aucune idée de ce que peut, ailleurs, signifier la solidarité intergénérationnelle, le sens de l’honneur, la spiritualité. On a beaucoup critiqué les excès et le principe même des processus de colonisation de l’Afrique et de l’Amérique du Sud, on a dénoncé l’alliance du sabre et du goupillon, pointé l’hypocrisie des discours « pacificateurs » et « civilisateurs », mais les choses ont-elle fondamentalement changé aujourd’hui ? Je n’en suis pas certain lorsque je vois, par exemple, la politique des institutions financières internationale et leur invention du slogan de « bonne gouvernance », critère d’allocation de l’aide dans les pays du sud, qui n’exige pas moins qu’une stricte et superficielle conformité à des modèles constitutionnels occidentaux très mal adaptés aux cultures locales. Un seul exemple : la Constitution française, qui place l’individu au cœur du système politique, a été purement et simplement recopiée par de nombreux états africains, au moment des indépendances, dans un continent où la communauté, le collectif, sont autrement importants que l’individu.

Quant à la culture d’entreprise, elle est d’un universalisme inouï dans les firmes « globalisées », les multinationales, les entreprises qui délocalisent. Un ancien président d’IBM Europe déclarait il y a quelques années : que « pour survivre en milieu international, il faut créer une culture d’entreprise. Les mêmes principes de base, les mêmes méthodes de travail, les mêmes objectifs. Tout ceci crée un terrain d’entente qui rassemble, qui fédère. Une de nos règles de réunion chez IBM, par exemple, était de ne parler que travail. ».  Et un autre manager d’une firme informatique, Hewlett Packard France, n’hésitait pas à affirmer : « on peut considérer le HP way comme une culture d’entreprise qui se substitue à toutes les autres dans la société ». Tout est dit, même si les habitudes locales sont parfois prises en compte, croisées avec ce que Armand Mattelart appelle les « schémas apatrides des sciences de la gestion ». C’est ce que l’on désigne habituellement sous le vocable de « métissage managérial », généralement limité aux aspects les plus superficiels desdites cultures locales : sur le plan du marketing, la constatation que l’impact d’un message publicitaire n’est pas forcément le même d’une culture à l’autre, d’une « communauté de consommateurs » (consumers community) à l’autre, amène à promouvoir, dans le domaine commercial, l’idée de l’adaptation des slogans aux particularités locales. Mais on est ici bien davantage dans le registre de la recherche de meilleurs profits, ce qui est d’ailleurs la règle du jeu de l’entreprise, que dans celui du dialogue interculturel…

 

Peut-on d’ailleurs parler de problématique spécifique de l’expatrié ?
 
Oui. Qu’il s’agisse des expatriés dans les entreprises multinationales ou délocalisées, des coopérants et assistants techniques de l’aide internationale, des personnels de l’humanitaire, on voit tous les jours à quel point l’intelligence de la culture de l’autre, l’abandon de ses propres kits méthodologiques, la construction d’un vrai dialogue est chose difficile. Les expatriés adoptent souvent les aspects culturels les plus apparents de leur pays d’accueil, apprennent quelques bribes de la langue pour s’en sortir avec les chauffeurs de taxi (ou même l’apprennent très bien), font des fêtes « à la locale » mais, oubliant que la culture n’est pas que mode de vie mais aussi mode de pensée, ils imposent leurs propres méthodes et leurs propres rythmes dans le quotidien du travail. Pour beaucoup d’entre eux, le fait de voyager ou d’avoir voyagé vaut connaissance, la culture n’est que dans les couleurs, les saveurs et les sons, mais pas dans les modes de faire. Je connais bien cette dérive pour l’avoir pratiquée moi-même en Afrique et en Amérique latine il y a de nombreuses années.

 

Vous évoquez l’apprentissage, plus ou moins approfondi, de la langue du pays d’accueil. La langue exerce-elle en elle-même une influence sur les comportements ?
 
Une langue n’est pas une simple juxtaposition de mots, venant les uns après les autres et indépendants les uns des autres. La plupart des langues de notre planète sont construites suivant une architecture plus ou moins sophistiquée, avec une la morphologie plus ou moins complexe suivant les langues, certaines – l’anglais – ayant un système de mots plutôt courts, d’autres, comme l’amharique, langue éthiopienne, sur laquelle j’ai beaucoup transpiré, agglutinant autour d’une même racine un luxe de préfixes, de suffixes, d’interfixes permettant la déclinaison des verbes, l’indication du masculin, du féminin, de l’attributif, etc., d’autres enfin, comme l’Allemand, accolant des mots que le français sépare. Il y a aussi des différences d’ordre sémantique : ce que les mots veulent dire, les représentations auxquels ils renvoient, la manière dont les mots ne se comprennent qu’en articulation avec les autres. C’est le cas notamment de la langue chinoise, où les caractères ne prennent sens que les uns par rapport aux autres. L’exemple du chinois comme celui de l’arabe ou même, après tout, de l’anglais me paraît poser une question essentielle : comment l’enracinement dans des langues aux lois aussi différentes que celles du français n’influerait-il pas non seulement sur la pensée, mais aussi sur la manière de découper la réalité, sur les méthodes de travail ? C’est une question qui m’a toujours interpellé. Je suis conscient que, formulant cette question, cette intuition, je réagis avec les outils de ma culture gréco-judéo-chrétienne, qui a une forte tendance à lier langage et pensée, parole et action (la Bible nous rappelle qu’« au commencement était le Verbe », et en grec « logos » veut dire à la fois langage et pensée). Je sais aussi que la réalité du XXIème siècle n’est pas sans infirmer cette idée dans certains cas, puisque les Américains ne travaillent pas comme les Anglais, encore moins comme les Indiens ou les Sud-Africains, et puisque les Français ne travaillent pas comme les Suisses ou les Québécois. Je pense malgré tout que si les univers mentaux et culturels des peuples s’expriment dans leurs langues respectives, celles-ci influencent à leur tour leur vision du monde, leur manière de raisonner et de travailler. L’existence ou non des formes passées et futures des verbes signe une certaine conception de la progression de la vie et du travail. Plusieurs langues du sud-est asiatique n’ont pas l’équivalent de notre passé et de notre futur ; la langue arabe a un temps passé, mais réunit dans une forme commune, avec des auxiliaires, l’inaccompli, le présent et le futur, etc. La langue arabe, étroitement connectée à l’islam (son standard le plus sûr se trouvant dans le Coran) insiste toujours sur la nécessité de transcender l’expérience humaine, et de s’en remettre à Dieu pour le futur.


 « Un temps durable est un temps partagé », dites-vous en citant cette  belle phrase de Ost . Le temps non plus n’est pas un concept anodin  Le temps est-il un enjeu de pouvoir et un enjeu de société ? 
 
De toutes les sources de malentendus entre les cultures, le temps me paraît le plus central. Cet universalisme, cette prétention à croire que nos valeurs, nos représentations et nos pratiques sont valables pour le monde entier, s’applique avant tout au temps. Comme des éléphants dans un magasin de porcelaine, les Occidentaux, dans leurs manières de travailler, de négocier, de (croire) dialoguer, ont une fâcheuse tendance à imposer leur temps aux autres, sans chercher à savoir si ces autres ont la même manière de gérer leur temps. C’est un très vaste sujet ; je ne donnerai que deux exemples.

Dans ma vie professionnelle, j’ai souvent remarqué, avec des partenaires chinois ou arabes, que là où ma tendance était de commencer par les sujets les plus importants pour reléguer en fin de dialogue les plus accessoires, au risque de les voir délaissés, la leur était inverse. Mais l’inverse interdit bien entendu d’accélérer le mouvement et de ne pas laisser la discussion se produire jusqu’au bout. Ainsi le Français risque-t-il non seulement de déduire hâtivement que son interlocuteur, d’après la manière dont il commence, n’a pas grand chose d’important à dire, mais aussi et surtout d’interrompre trop tôt le dialogue, de ne pas laisser à l’autre le temps de dépasser le discours introductif, alors qu’il n’a pas encore pu aborder l’essentiel. Les différences dans les délais de réaction réciproque compliquent encore le problème ; les Occidentaux ont souvent tendance à réagir de manière expéditive, du tac au tac, sans laisser à l’interlocuteur le loisir d’intérioriser sa réponse, d’où de fréquentes maladresses.

Autre exemple : il y a une quinzaine d’années, j’ai été convié, dans une banlieue parisienne très cosmopolite, à une animation d’une équipe locale d’une ONG humanitaire. L’objectif était de sensibiliser aux questions de développement au Mali, et de recueillir les fonds pour soutenir un projet dans ce pays. Une conférence était organisée l’après midi, avec quelques Maliens. Il était convenu que, pendant ce temps, leurs femmes prépareraient les plats de riz, de mil et de poisson, avec leurs sauces épicées et les apporteraient pour le point d’orgue de la journée, le vrai moment de dialogue interculturel, un dîner de « confraternisation » entre la communauté malienne, la communauté française et les autres. Le dîner était prévu à sept heures du soir. A sept heures quinze, les femmes n’étaient pas arrivées. A huit heures, toujours rien, sinon des messages suivant lesquels ce ne serait plus très long. A neuf heures, la plupart des gens étaient partis. A dix heures les femmes sont arrivées, tout heureuses. Elles avaient mis tout le temps nécessaire à une bonne cuisson, travaillé toute l’après midi en se souciant moins du temps qui passe que des exigences d’une cuisine réussie, mais… il n’y avait plus un Français. Quels malentendus, quelles erreurs de programmation, quelle ignorance mutuelle des contraintes des uns et des autres peuvent expliquer ce raté, je ne sais. Mais un tel épisode n’illustre-t-il pas les conséquences de différences de conceptions du temps qui mène, par exemple, des militants tiers-mondistes à faire « pour », mais… sans ?

 

Michel Sauquet
Directeur - Director
Institut de recherche et débat sur la gouvernance (IRG)
Institute of research and debate on governance (IRG)
www.institut-gouvernance.org

http://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Sauquet

Editions Charles Léopold Mayer www.eclm.fr

18:25 Ecrit par Catherine dans Communication / Psycho , Développement / "Humanitude" , Interviews d'auteurs , Prospective , Sociologie / Anthropologie / Philo | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : mondialisation, cultures, humanitaire, dialogue interculturel

29.01.2008

Benoit Virole : Shell

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Shell, par Benoit Virole, psychanalyste, spécialiste des mondes virtuels

Editions Hachette Littératures

Interview Catherine Fournier-Montgieux, pour Nextmodernity

A travers votre roman  Shell (Hachette Littératures 2007), vous faites entrer le lecteur dans un univers encore très confidentiel et surtout très improbable pour beaucoup, celui des jeux vidéos et univers virtuels persistants ; comment en êtes-vous venu à vous intéresser à ces univers ?
 
Les univers virtuels sont des espaces extraordinaires dans lesquels toutes sortes de situations nouvelles et de problématiques inédites peuvent être posées : Qu'est ce que l'identité de soi, de quelle nature est notre relation au corps, comment construisons nous notre sens de la réalité ? etc. Tout honnête homme contemporain ne peut être, au minimum, qu'intrigué par ces nouveaux univers qui constituent une évolution anthropologique considérable, sans doute comparable dans l'histoire à la survenue de l'imprimerie... Ces univers, en particulier les  jeux vidéo qui utilisent des mondes persistants  continuant à évoluer même quand le joueur est déconnecté, créent  les conditions d'un nouvel imaginaire romanesque...d'où ce roman où le narrateur va devoir s'immerger dans ces mondes jusqu'à la déraison et y faire d'étonnantes rencontres.
 
Quelle est votre vision, en tant qu’analyste, de ces univers virtuels ?
 
Les univers virtuels dévoilent les fantasmes des concepteurs comme des joueurs, et de façon plus globale du corps social. Ils deviennent des espaces de concrétisation de désir dans lesquels la contemplation d'une action réalisée par son avatar remplace le plaisir à penser... Il y a là toute une dimension psychique passionnante à étudier à partir du point de vue de la psychanalyse... Un des points central concerne l'économie de mouvement : lors d'un acte virtuel, le sujet réalise une action sans qu'il y ait la décharge énergétique corollaire, nécessaire à l'effectuation physique réelle, mais cette énergie est cependant mobilisée  psychiquement lors de l'acte virtuel et elle se décharge dans un affect de plaisir. C'est pour cela que les mouvements réalisés dans le virtuel nous procurent du plaisir, en plus de la jouissance à réaliser virtuellement ce que nous ne pouvons faire dans la réalité (voler librement dans les airs, comme dans Second Life, par exemple). Bref, le virtuel ouvre de nouvelles problématiques théoriques tant en psychologie cognitive qu'en psychanalyse.
 
Les mondes virtuels sont souvent idéalisés, on aime particulièrement s'y représenter jeunes, beaux, dynamiques et pleins d'amis ; n'y a-t-il pas une forme de fuite devant la réalité ?
 
C'est  plutôt la création d'une nouvelle réalité conforme au désir (ou à ce que l'on croît être son désir) permettant de disjoindre le corps réel de la représentation virtuelle. La  notion de fuite de la réalité  doit à  mon sens être relativisée. La lecture, la télé ou le cinéma pourraient être aussi  considérées comme des fuites. Il s'agit plutôt d'une extension du monde réel à un autre monde, virtuel, dans lequel la représentation de soi est libérée des contraintes du réel et peut suivre des réalisations de désir (se représenter sous un corps autre, réaliser des choses impossibles dans le réel, par exemple).
Mais plus profondément, il faut considérer l'attraction du virtuel comme relevant de la nécessité chez l'homme de découvrir des espaces nouveaux. D'une certaine façon, il n'existe plus aujourd'hui dans la réalité de contrées inexplorées ou de territoires vierges à conquérir. L'espace est encore hors de portée pour les hommes ordinaires... Il reste le virtuel comme géographie nouvelle pour le désir de conquête... Je crois que l'attractivité forte, parfois l'addiction,  des adolescents pour les jeux vidéo à monde persistant relèvent fondamentalement de ce besoin d'aventure qui n'est pas un besoin trivial, mais bien une caractéristique structurelle de l'adolescence.
 
Comment établir un lien entre les univers virtuels et des objectifs à visée thérapeutique ?
 
L'immersion conjointe du patient et du thérapeute dans un univers virtuel offre les conditions d'une expérience, au sens noble du terme, partagée, dans laquelle les affects sont fortement mobilisés et ainsi permettent un accès plus direct au monde intérieur du patient.
Mais il s'agit là d'une approche thérapeutique complexe, difficile, non miraculeuse, malgré le battage médiatique qui est fait autour de cela. En pratique, elle  est surtout réalisée avec les adolescents et les enfants... et elle ne substitue pas à la nécessité de l'élaboration verbale.
Pour dire les choses rapidement, les mondes virtuels constituent des espaces transitionnels dans lesquels analyste et patient partagent une expérience permettant une élaboration des conflits inconscients. Par exemple, un adolescent soumis à des fantasmes de destruction du monde pourra réaliser, virtuellement, ce fantasme en présence de son analyste qui dès lors pourra le percevoir et agir, éventuellement, par une interprétation si le contexte transférentiel le permet. D'autres approches utilisent le virtuel à fins de rééducation comportementale, en particulier pour le traitement des phobies, où l'exposition virtuelle à l'objet phobique est censée désensibiliser progressivement  le sujet et le libérer de sa phobie. Pour moi, ce n'est pas l'aspect le plus intéressant de l'utilisation thérapeutique du virtuel, même si l'efficacité semble au rendez vous. Les concepts d'immersion et d'attribution d'un sens à  une réalité fictive me paraissent des notions beaucoup plus profondes et riches d'implications... 
 
Vous évoquez l’idée de "réification" présente dans les univers virtuels ; pouvez-vous en dire quelques mots, notamment par rapport au monde  professionnel virtualisé qui se dessine aujourd'hui ?
 
Les univers virtuels invitent à l'auto présentation de soi sous la forme d'un personnage numérique qui représente le sujet auprès d'autres sujets connectés dans le même monde et qui sont eux mêmes représentés sous forme d'avatars. Il s'agit là d'un dispositif ou l'inauthencité est la règle, où elle est érigée en tant que système : on doit se montrer aux autres différents de ce qu'on est en réalité, en particulier par le choix d'un pseudonyme et d'un corps numérique différent du corps réel. Ces univers deviennent des espaces de transaction généralisée. On se présente à l'autre sous une image pour obtenir quelque chose de l'autre, ne serait-ce que  l'obtention d'un contact. Les univers virtuels préfigurent ainsi l'évolution générale vers la réification qu'annonçait Marx. Toute relation humaine devient objet.
La réification est ainsi marquée par l’objectivation mercantile de l’autre, la négation de l’intériorité de l’autre comme de la sienne. Les univers virtuels tels Second life illustre cette évolution de façon spectaculaire.
 
Quelles sont évolutions probables selon vous de cette nouvelle réalité ?
 
La réalité virtuelle aujourd'hui existe dans le monde du jeu vidéo, dans les sites de rencontre (second life), dans les sites commerciaux (galeries marchandes virtuelles) , dans les simulations de conduite (avions, voiture, engins..), dans la conception assistée par ordinateur d'objets, dans la simulation d'événements... Elle  va s'étendre à des utilisations telles que la formation professionnelle,  la simulation de conflits en entreprises, ou bien encore le recrutement, l'évaluation des compétences, mais aussi la recherche scientifique, la modèlisation des connaissances, l'aide aux handicapés, le traitement psychologique et psychiatrique, etc. sans compter bien évidemment les espaces d'aventure et de création artistique. Le virtuel est  devenue la nouvelle frontière...


Benoît Virole
benoit.virole@wanadoo.fr

En savoir plus :
www.benoitvirole.com
(Littérature, Psychopathologie,Réalité Virtuelle...)

 

 

16:00 Ecrit par Catherine dans Communication / Psycho , Développement / "Humanitude" , Innovation , Interviews d'auteurs , Prospective | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : virtualité, psychanalyse, jeux vidéos, univers virtuels persistants

19.12.2007

Philippe Axel : La Révolution Musicale

26b191c291463cfce8214ec51b0b3d8d.jpgLa Révolution Musicale
Liberté, égalité, gratuité

par Philippe Axel, auteur et musicien

Editions Pearson, Village Mondial

Interview Catherine Fournier-Montgieux, CFM Conseil pour Nextmodernity

 « La musique est au coeur de toutes les révolutions. C’est par elle que tout commence.» a déclaré Jacques Attali dans votre préface.
C’est par la musique, que commence la révolution qui se joue aujourd’hui avec Internet ?
 
Oui, en effet, Jacques Attali, qui a eu la gentillesse d’écrire la préface de mon livre, n’arrive pas comme un cheveu sur la soupe sur cette question. Il y travaille depuis la fin des années 70 et la parution d’un livre référence sur le sujet : Bruits. Dans ce livre, remis à jour régulièrement  depuis,  il explique en effet pourquoi la musique a toujours été à l’avant-garde des grandes révolutions économiques et politiques. Il prévoyait l’avènement des objets nomades et puis surtout, il expliquait déjà magnifiquement pourquoi la musique échappe aux règles de l’économie classique car elle détient des valeurs autres qu’économiques.

Pour moi la révolution qui s’annonce par la question des échanges de musique sur Internet, est double : Une révolution économique et une révolution politique. La révolution économique passera par la gratuité de tous les fichiers numériques, et cela touchera donc tous les modèles économiques actuels des productions culturelles, informatiques, du jeu vidéo etc. La révolution politique passera par la construction, par Internet, d’une démocratie internationale. Cela commencera par la constitution d’une identité collective mondiale, et ensuite cela se concrétisera par de nouvelles formes de démocratie directe ; par ceux que Michel Serres appellent : les citoiliens (ceux qui voteront par la toile). Pour cela, il faudra que les symboles culturels puissent s’échanger librement, et donc en premier lieu, la musique. Et il faudra des logiciels libres et ouverts pour contrôler les suffrages.
 
 
Vous faites une analyse très approfondie des techniques marketings mises en œuvre par les industriels du disque pour vendre la musique ; ces techniques sont tellement poussées que l’on ne sait plus en réalité si on achète l’oeuvre d’un artiste ou celle d’un expert en marketing ; comment en est-on arrivé là ?
 
A force de tout vouloir rationaliser pour des objectifs économiques. Il n’y a pas de question de morale là dedans. Des gens sont payés pour faire de l’argent avec de la musique, à très court terme, ils sont tentés d’utiliser pour cela des ficelles marketing extrêmes, qui vont jusqu’au conditionnement. Nous avons peur à juste titre d’une dictature culturelle de l’état, mais nous sommes assez proche d’une dictature du marketing. Moi-même, je suis conditionné. Je fais parti des ces « foules artificielles » que l’on crée par la télévision et par la radio, par ce que l’on appelle : les partenariats croisés [NDLR : Ex, en 2003, la première version de la Star Academy bénéficie du partenariat croisé TF1, Universal, NRJ]. Se battre contre cela c’est une « écologie de l’esprit » comme le souligne très justement Bernard Stiegler par exemple. Et le pire c’est que cela vise nos enfants qui perdent leur libre arbitre et qui sont ciblés comme des lapins.
 
D’après vous ce ne sont pas les artistes qui perdent le plus au téléchargement gratuit sur internet mais essentiellement les majors du disque ; pouvez-vous dire pourquoi ?
 
Nous sortons d’une ère de gestion de la rareté pour entrer dans une ère de gestion de l’abondance musicale. Pour un artiste désormais, il faudra d’abord gagner de l’attention dans la masse des œuvres produites, et la seule manière ce sera la gratuité de l’écoute. Songez qu’il y a 50 millions de pianistes en Chine, plus proche de nous, il y a quand même 130 000 auteurs répertoriés à la SACEM en France. Si l’on veut que subsiste un professionnalisme musical, il faudra ensuite opérer une sélection des meilleurs comme dans le sport ou dans l’artisanat et braquer les projecteurs sur eux pour leur permettre de gagner de l’argent. Les maisons de disques vont perdre leur pouvoir de sélection au profit des musiciens eux-mêmes et des internautes. Elles deviendront probablement des « maisons de musique » se mettant au service des meilleurs pour les aider à gérer le business des produits dérivés, éditions et autres tournées. C’est très bien parce que les maisons de disques étaient  devenues arrogantes, jusqu’à vouloir créer elles-mêmes des chanteurs in-vitro, cela va les replacer dans une logique de service. Elles vont se replacer sur le parvis du temple et sortir de l’intérieur pour reprendre une métaphore biblique.
 
Ces mêmes maisons de disques font valoir que la musique marketing a toujours existé et que grâce à cela, il est possible de financer la qualité. Vous n’êtes pas d’accord …
 
C’est le colonel Parker qui a expérimenté le marketing sur Elvis Presley et donc, ce n’est pas nouveau. Je ne suis pas d’accord avec la logique qui consiste à attribuer tous les moyens à de la faible qualité ultra-médiatique, dans l’objectif, soi-disant, de financer de la grande qualité confidentielle. C’est une logique porteuse à court terme, mais désastreuse à long terme. A force de tirer sur la libido du consommateur, on la ruine. Il vaut mieux lui prendre la main et le tirer vers le haut, ensuite il devient passionné et collectionneur d’objets dérivés. Il y a deux options du marketing qui s’affrontent là.
 
Comment définir en fait la musique et la culture au sens large ; doit-on les considérer comme des biens comme les autres ?
 
Je suis allé au fond des choses, par moment ce n’est pas mal de regarder un dictionnaire et de lire, par exemple, la définition du mot « culture ». Il n’y a aucune référence au marché, au commerce, dans cette définition aussi bien lexicale, qu’étymologique. La culture, cela vient du mot « culte ». il y a des cultes religieux, mais aussi laïques et athéistes. Ce sont des échanges symboliques dans des cadres rituels. La chanson est un cadre rituel. Le but de tout cela est de créer des identités collectives, des « nous ». Nous sommes français, parce que nous avons Trenet et Barbara en commun par exemple. Donc, il faut bien faire la distinction entre la culture, dont le but final est sans doute la paix, et les produits et services dérivés culturels. De fait, le ministère de la culture devrait tirer vers la gratuité et le ministère de l’industrie vers le payant.
 
La question du modèle économique doit quand même se poser à un moment ; comment financer la musique : par le marché, la collectivité ?


La gratuité n’est pas un problème pour la culture, au contraire, mais c’est un problème pour les productions culturelles ambitieuses où tout le monde est payé. On nous dit, soit c’est le marché, soit c’est l’état stalinien ! Ben voyons ! Et l’équilibre alors ? Ce n’est pas possible l’équilibre, la mixité des financements ? Devons-nous choisir entre un conditionnement marketing et un conditionnement de l’état ? Je pense qu’il faut l’équilibre. Il faut le marché, et il faut le collectif. L’un alimente l’autre d’ailleurs. Ils ne s’opposent pas. Pour moi le modèle de demain sur Internet, s’inspirera fortement de ce que l’on appelle les Creative Commons Non Commercial. C'est-à-dire la gratuité des échanges et du partage dans le cadre non lucratif, et la perception des droits dans les usages lucratifs. D’ailleurs c’est totalement dans l’esprit des combats de Beaumarchais et de Victor Hugo notamment.
 
Vous donnez dans votre livre, d'ailleurs, de nombreuses pistes de business models innovants ; pouvez-vous nous en dire quelques mots ?


Dans la musique par exemple, le système de financement de la production est basé essentiellement sur la vente d’un objet dérivé : le CD. Cet objet n’apporte plus de valeur ajoutée à ce que l’on trouve gratuitement sur Internet. Donc il faut le remplacer. Deux pistes pour lui redonner de la valeur : l’interactivité et une connexion directe au spectacle vivant. C’est pourquoi j’appelle son successeur : le CD Musical Interactif.
Ensuite, il faudra appliquer des licences légales (et non pas une licence globale), sur toutes les sociétés qui réalisent des bénéfices commerciaux par l’utilisation des œuvres, au-delà d’un seuil de bénéfice définis par la loi.
Et puis, je propose aussi dans mon livre la création d’une redevance modique sur l’abonnement Internet, payée cette fois-ci par l’internaute, et permettant, un peu à la manière du minitel, de financer des contenus agréés par d’autres voies que la Pub. Parce que je pense que la pub a ses limites dans le financement des contenus. Et qu’il faudra rechercher un équilibre entre marché et collectif.
Enfin, je pense qu’il n’y aura d’économie de la musique demain, que s’il y a des sélections.  Je ne dis pas qu’il faut exclure des musiques. Tout le monde peut s’exprimer sur la toile, c’est génial, c’est acquis. Mais si l’on veut qu’il reste des pros, alors il faudra labéliser, il faudra adouber les meilleurs, par des procédés démocratiques. Les mêmes qui serviront plus tard à bâtir une gouvernance mondiale.
 

Philippe Axel, auteur et musicien
http://www.philaxel.com/

 

16:55 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Innovation , Interviews d'auteurs , Marketing / Etudes , NTIC / Web 2.0 , Prospective | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : musique, téléchargement internet, téléchargement gratuit, nouveaux business models, culture, industrie musicale, marketing musical

14.06.2007

Michel Hervé : "De la pyramide aux réseaux"


Entretien avec Richard Collin, Directeur Associé Nextmodernity


medium_michelherve.2.jpgAu 20e siècle, l'homme est devenu de plus en plus créateur de son univers (volume des connaissances multiplié par quatre au cours des vingt-cinq dernières années) engendrant, par contrecoup, l'émergence d'une société qui veut maîtriser son destin et ne pas prendre de risque.
Dans le même temps, nous continuons à avancer sur les chemins de la liberté et, forts de notre capacité à lever les contraintes d'environnement, nous n'acceptons plus celles venant des autres.
 
Dans ce contexte, le travail change de nature, il devient plus complexe et ne s'accommode plus d'une hiérarchie pesante. Alors que l'individu prend de plus en plus conscience de lui-même, de son pouvoir de création, de son autonomie, de sa responsabilité sur son environnement, grâce à un champ informatif inégalé, il découvre que la qualité de son travail individuel est directement issue du travail collaboratif qu'il construit avec les autres. A l'individualisme succède l'apprentissage du collectif : le respect, la confiance, la tolérance, le don, la vérité, les règles.

Le livre montre une voie, parmi d'autres, pour atteindre cette forme moderne d'adaptation à l'efficacité collective :
- une construction individuelle qui structure son espace (le cadre de son autonomie et de sa responsabilité) et son temps (l'objectif qui marque le futur et l'histoire qui donne à repenser le chemin pour y arriver)
 - une construction collective faite de processus, de règles, de formalisation à la recherche permanente du consensus, de l'harmonie.
Mais aussi, un besoin de productivité qui est l'apanage des technologies de l'information et de la communication, sans lesquelles il n'y aurait aucune raison de sortir du modèle traditionnel de l'organisation pyramidale.
Pour y arriver, comme à la fin du 19e siècle où les maîtres, hussards de la République, ont sorti le pays de l'illettrisme, il faut, aujourd'hui, une nouvelle classe de managers qui assument un rôle de catalyseur, de maïeutique, de passeur et de synthétiseur, là où, hier, ils faisaient figure de phares, de décideurs et de meneurs.

Je me suis aperçu que mon expérience de démocratie participative en entreprise et en collectivité, où le collectif se construit à partir d'individus libres et autonomes, empruntait au même paradigme que celui qui règne actuellement dans les sciences des nanotechnologies pour construire de nouveaux matériaux.
Cette singularité sera-t-elle aussi féconde dans le champ économique et social, cela c'est ma conviction, et c'est afin de la partager que nous avons écrit ce livre.

Michel HERVE
PDG du Groupe Hervé, a présidé de 1991 à 2004 l'Agence Nationale pour la Création d'Entreprises. Ancien député et deputé européen, il a été le maire de Parthenay. Ce livre "De la pyramide aux réseaux" est publié dans la collection"Acteurs de la société" des Editions Autrement; Alain d'Iribarne, Directeur de Recherche au CNRS et Elisabeth Bourguignat, secrétaire de l'association Accomplir ont contribué à sa rédaction.

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21.05.2007

2020 LES SCENARIOS DU FUTUR

medium_2020_couv.JPG2020 Les Scénarios du futur

Préface de François de Closets

Interview Catherine Fournier-Montgieux, CFM Conseil pour Nextmodernity

Vous citez, en introduction de votre livre ces mots de Woody Allen : " Arretez l’histoire, je veux descendre !!  "… 

2020, c’est presque demain ; les scénarios du futur sont-ils menaçants ou simplement les choses vont-elles trop vite pour nous, simples humains ?

Les scénarios du futur ne sont pas menaçants. Ils décrivent des « futurs possibles ». Les risques de dérapage et de « sortie de route » existent, bien sûr, mais je préfère rester constructif plutôt que de déplorer les nombreux dangers qui nous guettent. On peut être conscient des risques sans pour autant sombrer dans la peur collective. Cette attitude permet d’accroître la vigilance de chacun. En effet, nous vivons dans des sociétés « de mise en scène de la peur ». Une mise en scène qui sert des intérêts politiques, médiatiques, juridiques ou industriels. Il est difficile de ne pas se laisser manipuler et de garder toute sa clairvoyance alors que le risque est quotidien : la peur du manque, de la rareté (entretenue par certains), du terrorisme, des catastrophes écologiques ou biologiques. Mais aussi perception profonde des inégalités, des égoïsmes des plus riches, des fossés économiques et numériques qui appellent constamment notre attention devant le malheur des défavorisés. Certes, tout va trop vite. C’est pourquoi il nous faut une capacité d’intégration des informations et des événements pour prendre du recul. La culture est un « ciment » qui réunit les éléments épars d’un monde disjoint. Il nous faut donc résister à cette accélération par la culture. Préférer un surcroît de sagesse à un trop-plein d’informations ! Une telle perspective sous-entend que notre attitude face à la science et à la technique ne soit plus seulement de nature « optimiste » ou « pessimiste », mais à la fois pragmatique, constructive et responsable

Internet, ce n’est pas simplement une Technologies de l’Information et de la Communication ; c'est surtout ce que vous appelez une « Technologie de la Relation ». Pouvez-expliquer cela  ?

Davantage qu’un « média des médias », Internet est en réalité un «écosystème informationnel». Un écosystème est un système complexe constitué de nœuds de réseaux reliés les uns aux autres par des liens. Le téléphone, le satellite, le câble, la fibre optique, etc., sont autant de liens constituant un système global ou écosystème informationnel. Voilà donc un système qui s’impose en tant qu’environnement. Au même titre que l’oxygène de l’air, l’alimentation qui nous permet de vivre ou l’énergie distribuée à domicile par une prise électrique. Dans cet écosystème, une multitude d’informations circulent, des myriades d’opérations et de transactions sont effectuées en temps réel. Internet n’est donc pas, comme on l’a souvent dit, une nouvelle technologie de l’information et de la communication (NTIC), terme inventé et proposé par les ingénieurs des réseaux. C’est une technologie de la relation (TR) plus qu’une NTIC. Effectivement, ce qui fait la force d’Internet depuis son apparition, c’est son potentiel d’inter-relations humaines et, en particulier, par la messagerie électronique qui, encore aujourd’hui, représente l’une des applications les plus utilisées du Net. Les grandes applications d’Internet se sont développées grâce aux utilisateurs eux-mêmes. Les producteurs de logiciels ou les grandes entreprises ont certainement joué un rôle de facilitateurs en proposant des logiciels performants, mais ce sont bien les utilisateurs qui ont adapté les outils Internet à leurs besoins. C’est ainsi qu’on a vu émerger, du bas vers le haut (bottom up), les grandes applications d’Internet : la messagerie électronique, la messagerie instantanée, le bavardage en ligne ou « chat », le peer to peer ou P2P, les blogs, et les journaux citoyens.

Comment donner plus de sens à la Communication et faire la différence par exemple entre désirs et besoins ?

Il existe une grande différence entre « l’information » et la « communication ». La première peut se faire en temps réel et à l’échelle mondiale. La seconde nécessite une intégration, une médiation humaine, une relation sociale, de la durée. Les TIC et Internet démultiplient les moyens d’informations instantanés, mais favorisent-ils la communication humaine, donnent ils du sens au lien social ? C’est toute la question. La perte de sens peut conduire à un certain désenchantement vis à vis de la technologie envahissante, comme on le constate aujourd’hui. Un décalage, amplifié par la rapidité du marché à s’emparer des nouvelles techniques et des nouveaux outils. Etant donné la fluidité créée par la société du numérique et par les possibilités qu’ouvre le monde virtuel, le marché propose des objets et des produits servant à satisfaire plus souvent des « désirs » que des nécessités. Ces offres correspondent-elles à des besoins fondamentaux de la société ou seulement à des désirs passagers nourris par les fantasmes suscités par la publicité ? Nous sommes soumis, par les messages publicitaires, l’excès d’email, le spam, les sollicitations diverses, à une sorte de pléthore informationnelle que j’appelle aussi une « infopollution », et contre laquelle nous devrons lutter grâce à une « diététique de l’information ». Cette diététique consiste à savoir retrouver, classer, hiérarchiser, échanger des informations afin de les rendre pertinentes dans notre vie personnelle ou professionnelle. Mais pour pouvoir classer, trier, hiérarchiser ces informations, il faut un système de valeurs permettant de rendre efficaces de telles opérations. Cette échelle de valeurs me semble manquer aux nouvelles générations, très habiles pour trouver et échanger des informations, mais moins à même de les hiérarchiser. C’est notre rôle de parents, d’enseignants, de communicateurs, de les aider à retrouver de telles valeurs pour que puissent se révéler les différences entre fantasmes, désirs et besoin réels, intellectuels et matériels.

Quels conseils donnez-vous pour garder le cap, nous qui allons devenir à brève échéance des sortes de mutants ou personnages bioniques, où le vivant se mèle indistinctement au robotique ?

Aujourd'hui, la gestion, le contrôle en temps réel des sociétés humaines et le copilotage de l'évolution exigent une nouvelle culture de la complexité. Certes, la biologie et l'écologie apportent en partie les bases d'une telle culture : niveaux d'organisation, rétroactions, régulations, adaptation, réseaux et cycles. Mais la nécessité d'une culture systémique, d’une meilleure utilisation des « sciences de la complexité » se fera sentir de plus en plus fortement. Il est vrai que le vivant se mêle indistinctement au robotique. L'hybridation entre le naturel et l'artificiel, la « machinisation » du biologique et la « biologisation » des machines, sont des tendances profondes qui alimentent et renforcent la nécessité d’une culture de la complexité. La convergence et, progressivement, la fusion entre biologie, mécanique et informatique représentent plus qu'une simple évolution scientifique ou technique. Elles posent les bases de cette nouvelle culture de la complexité. Dans le domaine scientifique et technique cette fusion se traduit déjà par l'émergence de nouveaux secteurs tels que la biotique, l'électronique moléculaire, les nanotechnologies, l'écologie industrielle, l'éco-ingénierie, la vie artificielle, les réseaux neuronaux. Dans les organisations, la culture systémique et la pensée complexe s'introduisent également. En 30 ans, la systémique a acquis ses lettres de noblesse en matière de gestion des entreprises, d'urbanisme, de construction des grands réseaux, d'écologie ou de médecine. La reconfiguration des entreprises, la réticulation des organisations, l'aplatissement des niveaux hiérarchiques, l'émergence de l'entreprise « polycellulaire », « intelligente », « virtuelle », sont des signes du changement de paradigme que nous vivons. La nouvelle culture de la complexité relie le naturel et l'artificiel dans une vision élargie de la nature et de la civilisation. Chaque personne, chaque peuple est porteur d'une culture globale et non d'une partie de culture, d'une sous-culture aliénable par d'autres. Une culture hypertextuelle renvoie aux autres noeuds et liens du réseau neuronal planétaire qui se tisse sous nos yeux. Réseau qui évolue à une vitesse accélérée par rapport au temps immuable de référence, mais qui, par sa complexification, densifie le temps. La nouvelle culture de « l'homme symbiotique » est un des catalyseurs de l'avenir.

Joël de Rosnay
Conseiller du Président de la Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette
Président Exécutif de Biotics

Auteur des livres :
« Une vie en plus, la longévité pourquoi faire ? », Seuil, 2005
« La révolte du pronétariat, des mass media aux media des masses », Fayard, janvier 2006
« 2020 : Les scénarios du futur, comprendre le monde qui vient », Des Idées & des Hommes, 2007

www.derosnay.com
www.unevieenplus.com
www.pronetaire.com
www.scenarios2020.com

18:50 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Complexité / Epistémologie , Développement / "Humanitude" , Innovation , Intelligence Collective / Km , Interviews d'auteurs , Prospective , Sciences | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

11.05.2007

Le futur de la Fabrique du futur

medium_tables_rondes_200x600.jpgUne fois n’est pas coutume, nous parlons aujourd’hui d’un livre à venir. « Fabriquer le Futur » en est à son deuxième tome, et son lancement a coïncidé avec celui de l’association « La Fabrique du Futur », qui sera sans aucun doute le berceau du tome 3, dont nous avons dès maintenant voulu parler avec Eric Seulliet, co-auteur et coordinateur des premiers tomes et président de l’association.

Le propos central de ce livre est d’expliquer et de décrire la dernière révolution à l’œuvre dans le domaine de l’innovation et du marketing : la co-création de produits et services par les consommateurs eux-mêmes. Interview par Marc de Fouchécour, nextmodernity.

- Comment concilier le partenariat lead-users / entreprise et la liberté de ton (voire l’infidélité) nécessaire des lead-users avec la marque ?

Eric Seulliet : Toute la difficulté est là ! Je ne suis pas sûr qu’il faille instaurer un partenariat au sens classique (juridique) du terme ce qui ne ferait que rebuter les lead users. On est dans quelque chose de plus subtil, du type échange gagnant/gagnant. En effet, les consommateurs sont méfiants par rapport aux marques. Ils sont donc naturellement réticents à être mis à contribution par les services marketing des entreprises car ils redoutent avant tout d’être récupérés. Dans le même temps, ils ont évidemment envie d’être séduits et écoutés. Il faut donc d’abord les observer, puis tisser des relations de confiance avec eux. Plutôt que de chercher à aboutir à la fidélisation de leurs consommateurs, les marques devraient se demander si ce n’est pas d’abord à elles d’être fidèles à leurs clients !

- La « marque » est à la fois vecteur et attracteur de l’adhésion des clients, mais à qui « appartient » la marque, à la fin de ce type de processus ?

Eric Seulliet : Si on poussait la logique, la marque devrait appartenir à la communauté des utilisateurs (they are the market !... comme dirait mon ami François Laurent). C’est aussi ce que défend le courant du Pinko marketing… http://pinkomarketing.pbwiki.com/

- Quand le « consommateur » est une entreprise, comment décliner le concept d’innovation ascendante ?

Eric Seulliet : Là on ne parle plus d’innovation ascendante, mais du concept voisin d’ « open innovation ». Cette innovation ouverte consiste pour les entreprises à aller chercher partout des pistes nouvelles d’innovation : en interne, pratiquer l’innovation participative avec l’ensemble des collaborateurs. Il s’agit de les inviter à être des contributeurs, à proposer leurs idées et solutions …en leur donnant bien évidemment les moyens de le faire. Mais, au delà, ces pratiques d’innovation ouverte doivent associer tous les acteurs de l’écosystème de l’entreprise : collaborateurs internes bien sûr, mais aussi fournisseurs, actionnaires, distributeurs, partenaires, centres de recherches externes, etc. C’est un peu l’esprit qui est censé présider à celui des pôles de compétitivité…

- Comment aborder l’innovation ascendante dans la production d’usages nouveaux (qui impliquent davantage le marketing et la relation client que la R&D)

Eric Seulliet : Effectivement, si les entreprises étaient davantage attentives à l’expression de réels besoins, elles s’apercevraient souvent que les aspirations des consommateurs concernent généralement de nouveaux usages, une nouvelle ergonomie dans les interfaces, etc. Cela devrait donc impliquer bien évidemment le marketing (Concept de laboratoire d’usages, recours aux sciences humaines). Ce qui se pratique surtout aujourd’hui, c’est de demander aux consommateurs de tester des usages prédéterminés, avec par exemple le recours à des tests, à des études d’ergonomie. La vraie innovation ascendante doit faire émerger des usages auxquels on n’avait pas forcément pensé… C’est l’exemple des SMS : personne n’avait prévu l’explosion de l’usage qui en a été fait par le grand public dans la mesure où ils avaient été conçus comme moyen de communication technique entre opérateurs.

- A propos des « entreprises citoyennes » : l’innovation ascendante peut aussi être vue comme un nouveau moyen de « presser le citron » consommateur, ou de le caresser dans le sens du poil : qu’en pensez-vous ?

Eric Seulliet : L’innovation ascendante (IA) ne devrait pas impliquer que l’entreprise abdique tout rôle dans une démarche démagogique et suiviste. L’IA ne doit déjà pas impliquer la masse des consommateurs mais seulement la frange des plus avant-gardistes d’entre eux. Ceux-ci au demeurant ne donneront pas l’intégralité de la solution mais induiront des pistes d’innovation. A l‘entreprise de jouer son rôle, de transformer ces pistes en concepts viables, à les faire valider par les consommateurs. L’IA implique des interactions et des itérations entre l’entreprise et les consommateurs. Une spirale vertueuse en quelque sorte !

- Comment se positionne la « Fabrique du Futur » par rapport à ces enjeux de société ?

Eric Seulliet : La FDF a été créée essentiellement pour s’inscrire dans ces enjeux. C’est la raison pour laquelle nous la qualifions de dispositif citoyen ! Tous nos projets tournent autour de l’IA : laboratoire d’usages, mise sur pied de « panels » de consommateurs avant-gardistes, recours à des outils technologiques comme la 3D pour détecter des germes du futur, etc. !

Nous avons d'ailleurs le plaisir de vous annoncer qu’à l'occasion de la présentation publique de la Fabrique du Futur, nous organisons nos premières « Tables rondes du Futur » sur le thème : "De nouvelles voies pour l'innovation : de l'imaginaire à la co-création", le 25 mai 2007 de 8h30 à 14h00 (déjeuner-buffet inclus), à la Bourse de Commerce de Paris ; vous trouverez ci-joint le programme de cet événement. L’information est aussi sur notre site, avec formulaire d’inscription en ligne : www.lafabriquedufutur.org/news000102c1.html

Nous serons heureux de vous y retrouver.

18:10 Ecrit par Marc dans Innovation , Intelligence Collective / Km , Interviews d'auteurs , Prospective | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

18.04.2007

Innovation et Coopération interentreprises

medium_photo_livre_BS.2.jpgInnovation et coopération interentreprises

Comment gérer les partenariats d'exploration ?

Blanche Segrestin

Centre de Gestion Scientifique, École des Mines de Paris

Interview Catherine Fournier-Montgieux, CFM Conseil pour Nextmodernity

De nos jours, l'innovation peut-elle se concevoir sans partenariat  interentreprises ?

Dans une économie tirée par l’innovation intensive et répétée, les entreprises sont de plus en plus sommées d’explorer de nouveaux espaces d’action, de partir en reconnaissance de nouvelles opportunités (Le Masson et al., 2006). Très souvent, ces espaces d’innovation se situent à la croisée de différents secteurs et mobilisent des expertises variées. Du coup, on assiste à un foisonnement des coopérations entre entreprises au niveau des activités de R&D et d’innovation, alors que ces activités stratégique étaient jusqu’à récemment conservées dans le giron de l’entreprise (Hagedoorn, 2002). L’interfirme est désormais perçu comme le lieu de l’innovation par excellence (Powell et al., 1996). Cependant, il faut souligner l’extraordinaire difficulté que les entreprises rencontrent dans ces collaborations. Bien qu’ils constituent un axe majeur de la stratégie des entreprises, les partenariats d’innovation se révèlent extrêmement précaires, avec des taux d’échecs importants et des ruptures prématurées (Barringer and Harrison, 2000)

Qu'est ce qui distingue un contrat de recherche d'une alliance stratégique ou d'un simple accord ?
L’explosion quantitative des accords s’accompagne dans les faits d’une multiplication des formes prises par les collaborations. La diversification des contrats de coopération est tout à fait remarquable depuis quelques années, avec des accords de licence, des contrats de sous-traitance, des projets de recherche conjoints, des entreprises communes comme les Joint Ventures… Les joint ventures  peuvent ainsi renvoyer à des "equity Joint venture" (entreprise commune dont les capitaux sont partagés) ou à de simples accords contractuels.

Plus généralement, de nombreuses statistiques montrent que les parties optent de plus en plus fréquemment pour de simples arrangements contractuels, dont font partie les alliances, plutôt que pour des structures formelles de société. La notion d’alliance recouvre ainsi des réalités très différentes, dans la mesure où les parties choisissent de définir leur accord elles-mêmes, avec des dispositifs dont le statut n'est pas toujours clair juridiquement. Certains juristes insistent sur le fait que dans le silence ou dans l'imprécision des accords, les parties d'une alliance stratégique s'exposent à l'application des règles prévalant (dans le droit anglo-saxon) pour les partnerships, ou pour les corporations. Du coup, les acteurs (et surtout les plus faibles !) sont rendus plus vulnérables lorsqu'ils s'engagent dans de telles coopérations. 

 

Selon vous, quelles sont les difficultés majeures auxquelles se heurtent les partenariats d'exploration ?

Nos recherches nous ont conduits à étudier de nombreux cas empiriques de partenariats innovants. Nous avons par exemple accompagné le développement de la première plate-forme commune entre Renault et Nissan :, l’Alliance conclue entre Renault et Nissan en mars 1999 visait non seulement à bénéficier de synergies industrielles, mais aussi à renforcer les capacités d’innovation de chaque marque. Cependant, en 2000, l’incertitude était grande sur la pérennité de l’Alliance, les objectifs communs réalisables et les moyens à mettre en oeuvre. Au cours de ces recherches, nous avons mis en évidence une catégorie particulière de partenariats qui devient centrale dans une économie de l’innovation : il s’agit des partenariats d’exploration qui visent à partir en reconnaissance de nouveaux champs d’innovation.

Cette activité d’exploration se distingue nettement des activités traditionnelles de l’entreprise et des transactions usuelles entre entreprises : elle a pour vocation d’identifier et de construire à la fois les objets de recherche et de développement, et les groupes ou les collectifs qui y travailleront. En ce sens, elle pose un défi radical aux modèles classiques de gestion dans la mesure où les opérations à mener, les apprentissages à conduire et les critères d’efficacité restent à concevoir. En fonction des résultats de l’exploration, chaque partenaire peut alors choisir de poursuivre ses travaux (avec ou sans les mêmes acteurs), de réorienter son exploration ou d’abandonner des pistes trop risquées ou insuffisamment prometteuses. Ces partenariats se caractérisent donc par une double précarité très difficile à gérer : précarité des objets d’une part et des actions à mener, et précarité des intérêts et des relations d’autre part, avec des règles qui sont en pratique relativement peu déterminées. Piloter l’exploration collective suppose alors non seulement de coordonner les acteurs et leurs apprentissages, mais aussi de gérer leur cohésion, c’est-à-dire de réunir les conditions qui permettent d’engager l’action malgré l’incertitude. L’ouvrage analyse les dynamiques de coopération et explique, grâce à un modèle de l’exploration collective, les difficultés rencontrées par les entreprises. Il indique ainsi de nouveaux outils de gestion pour piloter les coopérations innovantes.

Vous évoquez d’ailleurs  une augmentation des conflits, une déstabilisation du droit, une recherche de flexibilité se traduisant par un libéralisme accru, pourtant, d’après vous, ce ne sont pas les partenariats dans leur finalité qui sont en cause mais plutôt leur mode de gouvernance. Quelle seraient les caractéristiques d’un pilotage ou d'une gouvernance plus adaptée?

Face aux caractéristiques des partenariats d’exploration, on constate que les acteurs sont souvent démunis pour organiser des structures de gouvernance adaptées. D’où les crises très fréquentes que rencontrent ces partenariats. Le droit apparaît souvent trop technicisé et inadapté aux problèmes de la vie économique. Le recours au droit alors considéré comme l’ultime alternative, et l’on préfère souvent des procédures informelles ou des contrats ad’hoc. Cependant, dans le même temps, le droit constitue une donnée désormais incontournable de la vie des affaires. D’ailleurs, de nombreuses innovations juridiques témoignent des efforts des juristes pour adapter le droit à la rationalité économique, notamment en étudiant les dysfonctionnements occasionnés par le droit, qui devient trop technique, trop rigide ou trop coûteux à mettre en place. Si le droit a assurément gagné en flexibilité ces dernières années, a-t-il pour autant contribué à expliciter la situation des partenariats d’exploration et leurs enjeux spécifiques ? Dans les situations d’exploration collective, la préférence pour les contrats ad’hoc et la réduction des dimensions impératives et normatives du droit peut contribuer à rendre le droit imprévisible. En outre, si la liberté contractuelle laisse les acteurs libres de s’organiser comme ils l’entendent, le droit leur fournit-il les catégories nécessaires à l'action collective ? On peut craindre en fait qu'en laissant aux acteurs le soin de définir eux-mêmes leur cadre de cohésion, ceux-ci aient du mal à faire face aux situations d'exploration. Si quelques acteurs, plus téméraires ou moins vulnérables, parviennent à générer des cadres de cohésion minimaux, les autres ne seront-ils pas victimes de l'indétermination ? Notre analyse de cas concrets montre que la nature de la coopération en situation innovante requiert des règles spécifiques dont il ne faut pas sous-estimer l’originalité. Au-delà des outils de gestion qu’il développe, l’ouvrage explore donc l’hypothèse d’un nouveau type de contrat – le « contrat spécial d’exploration » -; il ouvre ainsi de nouvelles perspectives entre  spécialistes du droit et gestionnaires en restaurant la nature des activités innovantes au sein même des contrats et de la gouvernance interentreprises. Nous avons proposé les principes d'un cadre spécial d'exploration qui doivent permettre aux partenaires d'engager l'action sans s'engager et leur assurer une certaine récursivité des choix. Il s’agit en particulier de proposer des procédures qui permettent de réviser les engagements mutuels en fonction des transformations des projets et des intérêts mutuels.

 

 

BARRINGER, B. R. & HARRISON, J. S. (2000) Walking a Tightrope: creating Value through Interorganizational Relationships. Journal of Management, vol. 26, pp. 367-403. HAGEDOORN, J. (2002) Inter-Firm R&D Partnerships, an overview of major trends and patterns since 1960. Research Policy, vol. 31, pp. 477-493. LE MASSON, P., WEIL, B. & HATCHUEL, A. (2006) Les processus d'innovation. Conception innovante et croissance des entreprises, Paris, Hermès. POWELL, W. W., KOPUT, K. W. & SMITH-DOERR, L. (1996) Interorganizational collaboration and the locus of innovation. Adminsitrative Science Quaterly, vol. 41, pp. 116-145.

Blanche Segrestin Blanche Segrestin, docteur en sciences de gestion, est chargée de recherches au Centre de gestion scientifique (CGS) de l'Ecole des mines de Paris.

12:30 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Innovation , Interviews d'auteurs , Prospective | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Innovation, Partenariat, Alliance d'entreprise, Droit des sociétés

20.03.2007

Paranofictions, Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction

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Paranofictions

Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction
Ariel Kyrou

Interview en forme de conversation entre deux amis qui explore depuis toujours les nouveaux territoires de la connaissance et des technologies, Ariel Kyrou qui vient de publier , Paranofictions, Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction, Climats (2007) et Richard Collin, Directeur associé de Nextmodernirty.


Richard Collin : Paranofictions se veut un « traité de savoir-vivre pour une époque de science-fiction », un traité pour un temps où, selon vous, les frontières entre le réel et le virtuel, la réalité et la fiction tendent à se fondre… Pourquoi donc avoir écrit ce livre ?
Ariel Kyrou : Trop souvent, nous analysons le monde selon des catégories classiques sans chercher à les réactualiser. Or, telles quelles, ces catégories fonctionnent de moins en moins bien. L’idée d’une réalité objective, clairement séparée des fictions qui naissent de notre imaginaire, me semble tout particulièrement dépassée. Plus encore qu’un roman, qu’un film ou qu’une œuvre d’art, les jeux vidéo et surtout les mondes virtuels au sein desquels nous passons de plus en plus de temps ne sont pas de purs fantasmes. Ce sont des peurs et des rêves qui se concrétisent au cœur même de notre réel. Au sens littéral, ils prennent forme, même si cette forme est de nature numérique. L’immatériel de nos pensées devient visible au travers de nos écrans. Avec un ordinateur ou pour être plus futuriste des capteurs en tous genres, l’humain agit directement sur ces matérialisations de nos fantasmes. Il vit non seulement avec, mais au dedans même de ces nouveaux territoires nés de nos cerveaux, à la façon des internautes qui peuplent Second Life de leurs avatars. Plus largement, à l’ère des médias, ladite réalité n’a jamais été autant qu’aujourd’hui pénétrée, imbibée, perfusée de fictions. L’exemple est bien connu, mais je reste sidéré par l’idée que l’État le plus peuplé des USA, la Californie, est gouverné par Terminator, ou si vous préférez par le héros du film Total Recall… et que Schwarzenegger a été élu, justement, par une procédure qu’on appelle le « recall », c’est-à-dire la destitution du précédent gouverneur… Sur un autre registre, la technoscience a désormais le pouvoir de créer des chimères, des hybrides hommes machines par exemple, qui n’auraient pu exister il y a des siècles que sous la forme de mythes. Pour toutes ces raisons et bien d’autres, il me semble urgent de repenser notre vision de la réalité. Sauf à perdre l’esprit, il nous faut réinventer des repères à la place de nos anciennes références collectives, désormais caduques. Nous devons façonner les bouées intellectuelles qui vont nous permettre de nous y retrouver dans ce nouvel océan de données, de personnages fictionnels et d’objets fantasmatiques.


Mais pourquoi ce terme, « Traité de savoir vivre », pour un livre qui navigue entre l’essai philosophique et le récit personnel, voire parfois le pamphlet ?

D’abord, l’expression est un clin d’œil à l’ancien Situationniste Raoul Vaneigem et à son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de 1967. D’où, sans doute, la manière dont parfois je m’enflamme, sans masquer mes sentiments. Ensuite, je crois à la valeur d’une philosophie en actes, s’incarnant dans des choix de vie. Vous l’aurez peut-être remarqué : je n’ai pas mis de trait d’union entre « savoir » et « vivre ». Enfin, vous avez raison : je réfléchis à partir de mes propres références, de mon histoire, de mes désespoirs et coups de gueule. Acteur des médias depuis plus de vingt ans, et du Net depuis plus de dix ans comme vous le savez, j’espère que bien des internautes, et pas seulement les gens connectés, se retrouveront peu ou prou dans mes interrogations, mes analyses mais aussi mes colères et mes espoirs.


Vous illustrez votre vision par des histoires et anecdotes très révélatrices de la puissance des médias, de la publicité, mais aussi des univers qui naissent des nouvelles technologies. Sous ce regard, Paranofictions est une fresque parfois effrayante de la paranoïa et plus encore des « crevasses schizophréniques » où nous risquons sans  cesse de tomber. N’y a-t-il pas chez vous la recherche presque désespérée d’une vérité adaptée à cette nouvelle donne ?

Bernard Stiegler, dans l’un de ses livres, explique que la montée en puissance de la technoscience suppose désormais de savoir « distinguer les bonnes et les mauvaises fictions, et d’apprendre à penser une vérité qui ne serait pas l’opposé de la fiction, mais composée de fictions. » Ce propos lumineux, non seulement je l’adopte, mais j’en élargis le champ à toute notre vie urbaine… et connectée ! Sans tomber dans la leçon de morale, je suis persuadé qu’il existe de bonnes fictions, qui laissent la liberté, favorisent l’ouverture et l’interprétation, et de mauvaises fictions, univoques même quand elles se prétendent interactives, qui ne laissent aucun choix, emprisonnent, appauvrissent l’esprit. Nous avons besoin de mots, de sons ou d’images d’hier, d’aujourd’hui et de demain contre la misère spirituelle des fictions imposées, notamment par la télévision. C’est tout l’enjeu d’œuvres d’artistes du numérique comme Kolkoz ou Ultralab, et c’est aussi pourquoi j’aime à relire les livres et nouvelles visionnaires de grands de la science-fiction comme J.G. Ballard ou Philip K. Dick. Il y a des œuvres qui, par leur lucidité parfois jubilatoire, libèrent de la Machine à décerveler et à atrophier nos affects. Qu’elles s’incarnent dans des livres, des blogs ou des expositions d’art contemporain, ce sont des fictions consistantes, souvent nourries de vies bien réelles,. Sous ce regard, et c’est là où je rejoins la notion de vérité à laquelle vous faites allusion, toutes les fictions ne se valent pas. Si la croyance en une unique Vérité avec un grand V aboutit à différentes formes de totalitarisme politique, religieux ou même culturel, le relativisme absolu est le degré zéro de la pensée. Je suis né sous le signe de ce relativisme-là, et j’essaye de m’en échapper pour trouver une vérité qui ne puisse être réduite au dogme de quelque ayatollah.


Sur le versant philosophique, vous citez non seulement Stiegler, mais aussi Virilio ou Baudrillard, qui sont comme le pendant « réel » des auteurs de science-fiction dont les romans ou nouvelles vous servent à éclairer notre présent… Pourquoi cette double présence ?

Quelqu’un comme Jean Baudrillard, dont le décès le 6 mars dernier m’a beaucoup touché, a toujours assumé l’influence de Dick ou de Ballard, notamment dans son œuvre prémonitoire de 1981 : Simulacres et simulation. Il y a quelque chose de l’ordre de la littérature d’anticipation dans ses textes comme dans ceux de Paul Virilio. Car ils extrapolent à partir de ce qu’ils voient et entendent… Ils exagèrent tout comme George Orwell, Aldous Huxley, William Gibson, Philip K. Dick ou J.G. Ballard ont toujours utilisé le ressort de l’exagération pour dessiner à partir de leur réalité telle ou telle vision d’un futur plus proche qu’on ne l’imagine. Tandis que ces penseurs auscultent un réel devenu selon leurs lubies une sorte de science-fiction, les auteurs de science-fiction se coltinent le réel pour mieux anticiper le futur qu’ils mettent en scène. Et au final, tous nous parlent de notre présent et de notre avenir immédiat.


Mais alors, qu’apportez-vous de plus que Virilio ou Baudrillard ?

Tous deux m’ont beaucoup apporté, mais je crois que leur message ne passe plus auprès des générations qui ont grandi avec Internet et les jeux vidéos. Aussi pertinentes et impertinentes qu’aient été leurs analyses, ils ont critiqué ce monde numérique depuis une position extérieure, comme s’il n’était constitué que d’un bloc. Comme s’il n’avait pas ses bugs ou ses pirates, capables de creuser des trous dans le mur de la « réalité intégrale ». Je crois à la nécessité d’un travail critique sur notre aujourd’hui, mais je pense qu’il nous manque pour ce faire des penseurs connaissant de l’intérieur ces univers numériques. Autrement dit : jamais Virilio ou Baudrillard ne toucheront mon fils aîné, qui passe trop de temps entre MSN et surtout World of Warcraft. Ou en tout cas, ils n’arriveront jamais à lui directement. Ce que j’ai essayé de réaliser, c’est donc une critique en empathie avec les univers de mon grand garçon, qui sont en partie également les miens. Mon espoir, c’est que de telles démarches se multiplient dans les arts, prenant acte de ces nouveaux mondes issus du numérique pour mieux en expliquer les limites, et donner envie de les détourner, d’y creuser des failles !


Certes, mais l’ambiance générale de votre ouvrage reste tout de même assez pessimiste, y compris lorsque vous affirmez de fort belle façon que, « dans les mondes virtuels, la guérilla pour le réel ne fait que commencer ». L’irréalité humaine, les machines vivantes, les apocalypses mentales, les simulacres ou les réalités inventées que vous décrivez ont de quoi inquiéter, non ?

Ce pessimisme que vous ressentez vient peut-être de l’usage que je fais des anticipations les plus paranoïaques de mes auteurs de science-fiction fétiches. Leurs fictions me permettent en effet de décrypter l’horreur d’idées comme la guerre préventive de Bush ou les dangers d’une fuite totale dans des mondes de pure virtualité. Mais il ne s’agit par pour autant de pessimisme, et bien moins encore, évidemment, d’optimisme. Pour moi qui suis né dans un environnement marqué par Dada et le surréalisme, l’idée d’une vérité qui serait composée de fictions n’a rien d’effrayant. Cela remet en cause notre appréhension classique de la réalité, certes, mais pourquoi serions-nous incapable de transformer notre appréhension de la réalité ? Pourquoi ne serait-il pas possible de réinventer une vérité sans absolutisme ? La lucidité peut être jubilatoire, à condition bien sûr qu’elle se marie à l’action créatrice. C’est tout le sens de l’expression que vous citez quant à la guérilla pour le réel dans les mondes virtuels, véritable appel au détournement et à la création de liens nouveaux entre réalité et fiction.


En conclusion, après avoir éclairé d'un coté « la nouvelle religion de l'information et des flux numériques » et de l'autre « le réveil du crétinisme religieux sous ses formes les plus absolutistes », vous donnez quelques pistes pour avancer dans ce monde « où l'on navigue au risque de la folie afin de se vacciner, de s'immuniser contre le grand nihil planétaire ». Quelles sont ces voies d’espoir ?

Elles vivent d’abord dans la façon dont des artistes et performeurs réussissent aujourd’hui à retourner la réalité vérolée que nous imposent les pouvoirs ou la « bien pensance ». Je pense par exemple aux impostures des Yes Men, ou encore à des œuvres d’artistes vidéo peu connus comme Mounir Fatmi, qui, dans un film comme Dieu me pardonne, rejette les deux pestes de l’imaginaire que vous décrivez, à savoir la machine à décerveler occidentale et son pendant religieux tel qu’il se réveille du côté de l’Orient… Car, au-delà du rejet, se dessine là les contours d’une spiritualité, d’une intelligence nouvelle, enfin débarrassées des oukases du marché dévorant comme des institutions fatiguées. Autre chemin, que j’ai développé dans mon ouvrage sur l’histoire des musiques électroniques, Techno Rebelle : l’apparition d’une nouvelle éthique du détournement et du travail collectif, avec les démarches du logiciel libre et des licences de propriété intellectuelle comme Creative Commons ou Copyleft. J’y reviendrai dans un prochain livre. Ce ne sont pour l’instant que des démarches isolées, mais j’espère qu’elles vont maintenant se consolider les unes les autres. Elles ouvrent un autre champ de possibilités, qu’il nous appartient de saisir, à nous qui sauront nous débarrasser de notre peau de « consommateur » pour devenir ou redevenir de vrais amateurs au sens d’aimer. Toute l’œuvre de Philip K. Dick tourne autour de ça : pour résister à notre devenir machine, il n’y a que l’amour, l’empathie… y compris vis-à-vis de nos machines les plus inutiles, qui sont tout de même bien plus extraordinaires que nos trop rentables mécaniques, non ?



Ariel Kyrou, Paranofictions, Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction, Climats (2007). Ariel Kyrou est selon les moments professeur d'histoire critique des cultures actuelles, arts et nouvelles technologies, conseiller à la rédaction du mensuel Chronic'art ou directeur associé de l'entreprise qu'il a montée en 1987 avec Henry-Hubert Godfroy et qui lui a permis de créer dès 1995 quelques-uns des premiers sites Web culturels en France (notamment le Virgin Megaweb) : Moderne Multimédias. Outre Paranofictions, il a écrit notamment Techno Rebelle, Un siècle de musiques électroniques  (Denoël, 2002).

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