12.10.2007

Tic et Organisation

6dab2b3f758f14ed6743761bf9059570.jpgTIC & ORGANISATIONS
Structure des firmes
Revue Française de Gestion N° 172
Dirigée par Pierre-Jean Benghozi, CNRS Ecole Polytechnique
Interview Catherine Fournier-Montgieux, CFM Conseil pour Nextmodernity

Vous écrivez "Les technologies de l’écrit électronique induisent plus de contraintes qu’on pourrait le penser". Qu'entendez-vous par là ? Quelles sont les tensions à priori repérables ?
 
Les NTIC sont le plus souvent présentées comme un facteur de flexibilité et de coopération. Pourtant l’observation des entreprises montre que les applications des NTIC sont marquées par la coexistence entre un renforcement de la souplesse et une rigidité renouvelée. Les deux orientations coexistent : les entreprises les plus décentralisées éprouvent le besoin de garder une vision uniforme des informations ou des activités en concevant des applications au niveau central, de façon directive et très rigide. Al’inverse, les organisations qui conçoivent leur gestion de la façon la plus hiérarchisée ou centralisée utilisent souvent les NTIC pour recréer des espaces d’autonomie dans des fonctionnements très rigides.
 
Cette dualité (plus d’adaptabilité dans un contexte plus centralisé) se retrouve dans des applications techniques et des stratégies organisationnelles diversifiés (workflow, ERP, Intranet). Plusieurs raisons expliquent le phénomène. Les technologies s’organisent et s’entrelacent en "système" autour des postes de travail et dans des systèmes d’information et de communication ; il est dès lors difficile de les isoler les unes des autres dans leur mise en œuvre et leur utilisation. En outre, et c’est sans doute une des sources de tension majeure, ces technologies sont tantôt envisagées dans une perspective individuelle, comme un ensemble d’outils – que l'on peut choisir ou non d'utiliser, qui se manipulent –, soit dans une perspective collective, comme un système qui met en relation les membres d’un collectif de travail et structure directement ou indirectement leur activité commune. Dans ce deuxième cas, les TIC s’apparent à une machine de gestion qui appelle les contributions coordonnées de plusieurs personnes pour être alimentées en données et flux d'informations et pour être utilisées dans le cadre de processus prédéfinis. Elles contraignent dès lors fortement les participants, ne leur laissant pas le choix d’utiliser ou non telle ou telle procédure ou protocole. Ce qui constitue un “outil” pour les uns (les utilisateurs) est souvent un “moyen” pour les autres (les responsables hiérarchiques) : or on peut se servir d'un outil “ comme l'on veut ”, un moyen est, par contre, “ imposé du dehors ”.

Alors que la flexibilité des outils se conjugue à la multiplicité des acteurs et situations d’utilisation pour créer de fortes capacités d’appropriation et d’apprentissage dans l’exploration de nouveaux usages, le développement des outils apparait aussi pour beaucoup d’utilisateurs comme une charge de travail supplémentaire par rapport au travail de production, qui constitue, à leurs yeux, le coeur de leur activité. Les tâches correspondants à l’utilisation des TIC (rédaction et édition de documents, traitement des mails…) sont vécues comme des activités supplémentaires qui se surajoutent au reste. Sans même évoquer la question des réductions d'effectifs qui accompagnent souvent le déploiement d’applications informatisées et la prise en charge directe, par les utilisateurs, de tâches relevant autrefois de personnels ou services fonctionnels dédiés.
 
Concrètement, comment ressent-on dans l'entreprise les effets de ce dilemme entre d'une part l'impératif productif et d'autre part l'impératif créatif ?
 
Concrètement, les impératifs de création et de production s’organisent autour de plusieurs configurations, reflétant des projets d’organisation plus ou moins explicites. Les TIC peuvent être d’abord employées comme outils transversaux de partage d’informations, de comparaison et de constitution d'une vision commune de l’action. A ce titre elles relèvent d’un élément d'échange de connaissances permettant de stimuler des créations et innovations locales (par imitation ou transfert d’expérience par exemple).
 Les TIC constituent ensuite un moyen de rassembler sur un poste de travail un éventail large de fonctions et d’applications, dans une situation où un utilisateur, seul à son poste de travail est en fait reliée à des centres de ressources démultipliés et à tout un réseau d’autres personnes possédant des ressources analogues. L’ensemble constitué par l’agent, les TIC et leurs interface représente, dans cette perspective un centre nerveux et de conception doté de pouvoirs et ressources diversifiés.
Enfin, les TIC contribuent à structurer et consolider la conception collective dans le cadre de “ communautés de pratique ”.  Ce modèle est sans doute le plus connu car il a été fortement médiatisé après le succès spectaculaire des applications Open Source et des wikis.
 
Un exemple d'application particulièrement sensible est celui du secteur de la santé. Les Tic sont-elles ici envisagées plutôt comme étant au service de l'efficacité individuelle ou bien au service de la performance collective ?
 
Le secteur de la santé est effectivement symptomatique de cette tension entre développement d’une approche des technologies à la fois collective, dans l’optimisation du système de soin et individuelle (améliorer le travail en situation des personnels de santé) : les deux perspectives sont également portées par le souci d’améliorer la qualité des soins et par celui de rationaliser les dépenses.

Cette dualité s’observe à plusieurs niveaux très différents. On peut évoquer le problème de la saisie des données, de leurs liens avec l’activité et de leurs échanges au sein des réseaux de soin. La question est assez classique en reporting et en contrôle de gestion mais elle ouvre, dans la santé, sur le problème très sensible des tableaux de bord, de l’intégration des données de suivi des soins / facturation des activités, gestion des remboursements / gestion globale de l’hôpital. Cette question du « reporting » est importante car elle touche plusieurs questions différentes de l’organisation des soins : les modalités de codification et de saisie en continu lors des traitements, la standardisation techniques des applications et des interfaces entre les différents partenaires des réseaux de soins (hôpital, médecins de ville, caisses de sécurité sociale…)., la conception des applications et des outils, à la fois outils de gestion et outils d’aide à la pratique pour les utilisateurs (auto-évaluation…), la confidentialité, la maîtrise et la propriété des données de santé, la capacité de maîtriser un savoir médical et des informations surabondantes et enfin, la question même de la possibilité de réussir à dégager des sommes importantes pour l’informatisation de la santé au moment où  le système de santé est déficitaire.
 
Vous citez Boltanski et Chiapello dans " Le nouvel esprit du capitalisme" et évoquez le danger d'une nouvelle idéologie du Management à travers des mots comme autonomie, flexibilité, adaptabilité, qui d'après vous, peuvent se révéler dangereux et imposer de nouvelles formes de contrôle à distance. Pourtant, ces attitudes de flexibilité et d’adaptabilité sont indispensables aujourd’hui ; comment éviter de tomber dans le piège d'un nouveau taylorisme ?
 
L’alternative entre flexibilité et structuration traverse toutes les entreprises, mais aussi toutes les applications à base de TIC.  Il est en effet normal que le souci très général d’efficacité et de rationalisation des entreprises se traduise à la fois par la volonté d’utiliser au mieux les talents individuels et par l’accent mis sur les capacités d'intégration et de cohérence des systèmes d’information. Au-delà de la vision caricaturale véhiculée au fil des ans sur le taylorisme, il faut noter que ces préoccupations étaient au cœur même de travail de F.W. Taylor dont l’objectif n’était pas de diviser le travail ou parcelliser les tâches en soi, mais bien plutôt d’organiser au mieux le développement des performances individuelles dans un cadre organisé et méthodique. Les technologies de l’information et de la communication partagent cette particularité de porter à la fois des organisations souples telles que les “entreprises étendues” ou en réseau, et des structures au contraires très formelles et hiérarchisées.
La question est donc bien de savoir comment articuler – concrètement - les deux perspectives. Dans la pratique, les solutions doivent participer de plusieurs registres : choisir ou concevoir des applications informatiques intégrant des possibilités de paramétrage et d’appropriation contingentes afin d’éviter un caractère trop prescriptif, adopter des processus de mise en œuvre progressifs afin de donner de l’espace aux phénomènes d’apprentissage et d’appropriation,  penser les nouveaux modes d’organisations et de production (processus, gestion des compétences, contrôle, produit ou service…) avant de penser et d’adopter les technologies qui les soutiendront.
 
 
Pierre-Jean Benghozi
Directeur du Pôle de Recherche en Economie et Gestion
UMR 7176 - CNRS Ecole polytechnique
http://crg.polytechnique.fr/home/benghozi
 

16:45 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Complexité / Epistémologie , Innovation , Interviews d'auteurs , NTIC / Web 2.0 , Sciences | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Organisation de l'entreprise, internet-intranet, workflow, ERP, Tic et Santé

21.05.2007

2020 LES SCENARIOS DU FUTUR

medium_2020_couv.JPG2020 Les Scénarios du futur

Préface de François de Closets

Interview Catherine Fournier-Montgieux, CFM Conseil pour Nextmodernity

Vous citez, en introduction de votre livre ces mots de Woody Allen : " Arretez l’histoire, je veux descendre !!  "… 

2020, c’est presque demain ; les scénarios du futur sont-ils menaçants ou simplement les choses vont-elles trop vite pour nous, simples humains ?

Les scénarios du futur ne sont pas menaçants. Ils décrivent des « futurs possibles ». Les risques de dérapage et de « sortie de route » existent, bien sûr, mais je préfère rester constructif plutôt que de déplorer les nombreux dangers qui nous guettent. On peut être conscient des risques sans pour autant sombrer dans la peur collective. Cette attitude permet d’accroître la vigilance de chacun. En effet, nous vivons dans des sociétés « de mise en scène de la peur ». Une mise en scène qui sert des intérêts politiques, médiatiques, juridiques ou industriels. Il est difficile de ne pas se laisser manipuler et de garder toute sa clairvoyance alors que le risque est quotidien : la peur du manque, de la rareté (entretenue par certains), du terrorisme, des catastrophes écologiques ou biologiques. Mais aussi perception profonde des inégalités, des égoïsmes des plus riches, des fossés économiques et numériques qui appellent constamment notre attention devant le malheur des défavorisés. Certes, tout va trop vite. C’est pourquoi il nous faut une capacité d’intégration des informations et des événements pour prendre du recul. La culture est un « ciment » qui réunit les éléments épars d’un monde disjoint. Il nous faut donc résister à cette accélération par la culture. Préférer un surcroît de sagesse à un trop-plein d’informations ! Une telle perspective sous-entend que notre attitude face à la science et à la technique ne soit plus seulement de nature « optimiste » ou « pessimiste », mais à la fois pragmatique, constructive et responsable

Internet, ce n’est pas simplement une Technologies de l’Information et de la Communication ; c'est surtout ce que vous appelez une « Technologie de la Relation ». Pouvez-expliquer cela  ?

Davantage qu’un « média des médias », Internet est en réalité un «écosystème informationnel». Un écosystème est un système complexe constitué de nœuds de réseaux reliés les uns aux autres par des liens. Le téléphone, le satellite, le câble, la fibre optique, etc., sont autant de liens constituant un système global ou écosystème informationnel. Voilà donc un système qui s’impose en tant qu’environnement. Au même titre que l’oxygène de l’air, l’alimentation qui nous permet de vivre ou l’énergie distribuée à domicile par une prise électrique. Dans cet écosystème, une multitude d’informations circulent, des myriades d’opérations et de transactions sont effectuées en temps réel. Internet n’est donc pas, comme on l’a souvent dit, une nouvelle technologie de l’information et de la communication (NTIC), terme inventé et proposé par les ingénieurs des réseaux. C’est une technologie de la relation (TR) plus qu’une NTIC. Effectivement, ce qui fait la force d’Internet depuis son apparition, c’est son potentiel d’inter-relations humaines et, en particulier, par la messagerie électronique qui, encore aujourd’hui, représente l’une des applications les plus utilisées du Net. Les grandes applications d’Internet se sont développées grâce aux utilisateurs eux-mêmes. Les producteurs de logiciels ou les grandes entreprises ont certainement joué un rôle de facilitateurs en proposant des logiciels performants, mais ce sont bien les utilisateurs qui ont adapté les outils Internet à leurs besoins. C’est ainsi qu’on a vu émerger, du bas vers le haut (bottom up), les grandes applications d’Internet : la messagerie électronique, la messagerie instantanée, le bavardage en ligne ou « chat », le peer to peer ou P2P, les blogs, et les journaux citoyens.

Comment donner plus de sens à la Communication et faire la différence par exemple entre désirs et besoins ?

Il existe une grande différence entre « l’information » et la « communication ». La première peut se faire en temps réel et à l’échelle mondiale. La seconde nécessite une intégration, une médiation humaine, une relation sociale, de la durée. Les TIC et Internet démultiplient les moyens d’informations instantanés, mais favorisent-ils la communication humaine, donnent ils du sens au lien social ? C’est toute la question. La perte de sens peut conduire à un certain désenchantement vis à vis de la technologie envahissante, comme on le constate aujourd’hui. Un décalage, amplifié par la rapidité du marché à s’emparer des nouvelles techniques et des nouveaux outils. Etant donné la fluidité créée par la société du numérique et par les possibilités qu’ouvre le monde virtuel, le marché propose des objets et des produits servant à satisfaire plus souvent des « désirs » que des nécessités. Ces offres correspondent-elles à des besoins fondamentaux de la société ou seulement à des désirs passagers nourris par les fantasmes suscités par la publicité ? Nous sommes soumis, par les messages publicitaires, l’excès d’email, le spam, les sollicitations diverses, à une sorte de pléthore informationnelle que j’appelle aussi une « infopollution », et contre laquelle nous devrons lutter grâce à une « diététique de l’information ». Cette diététique consiste à savoir retrouver, classer, hiérarchiser, échanger des informations afin de les rendre pertinentes dans notre vie personnelle ou professionnelle. Mais pour pouvoir classer, trier, hiérarchiser ces informations, il faut un système de valeurs permettant de rendre efficaces de telles opérations. Cette échelle de valeurs me semble manquer aux nouvelles générations, très habiles pour trouver et échanger des informations, mais moins à même de les hiérarchiser. C’est notre rôle de parents, d’enseignants, de communicateurs, de les aider à retrouver de telles valeurs pour que puissent se révéler les différences entre fantasmes, désirs et besoin réels, intellectuels et matériels.

Quels conseils donnez-vous pour garder le cap, nous qui allons devenir à brève échéance des sortes de mutants ou personnages bioniques, où le vivant se mèle indistinctement au robotique ?

Aujourd'hui, la gestion, le contrôle en temps réel des sociétés humaines et le copilotage de l'évolution exigent une nouvelle culture de la complexité. Certes, la biologie et l'écologie apportent en partie les bases d'une telle culture : niveaux d'organisation, rétroactions, régulations, adaptation, réseaux et cycles. Mais la nécessité d'une culture systémique, d’une meilleure utilisation des « sciences de la complexité » se fera sentir de plus en plus fortement. Il est vrai que le vivant se mêle indistinctement au robotique. L'hybridation entre le naturel et l'artificiel, la « machinisation » du biologique et la « biologisation » des machines, sont des tendances profondes qui alimentent et renforcent la nécessité d’une culture de la complexité. La convergence et, progressivement, la fusion entre biologie, mécanique et informatique représentent plus qu'une simple évolution scientifique ou technique. Elles posent les bases de cette nouvelle culture de la complexité. Dans le domaine scientifique et technique cette fusion se traduit déjà par l'émergence de nouveaux secteurs tels que la biotique, l'électronique moléculaire, les nanotechnologies, l'écologie industrielle, l'éco-ingénierie, la vie artificielle, les réseaux neuronaux. Dans les organisations, la culture systémique et la pensée complexe s'introduisent également. En 30 ans, la systémique a acquis ses lettres de noblesse en matière de gestion des entreprises, d'urbanisme, de construction des grands réseaux, d'écologie ou de médecine. La reconfiguration des entreprises, la réticulation des organisations, l'aplatissement des niveaux hiérarchiques, l'émergence de l'entreprise « polycellulaire », « intelligente », « virtuelle », sont des signes du changement de paradigme que nous vivons. La nouvelle culture de la complexité relie le naturel et l'artificiel dans une vision élargie de la nature et de la civilisation. Chaque personne, chaque peuple est porteur d'une culture globale et non d'une partie de culture, d'une sous-culture aliénable par d'autres. Une culture hypertextuelle renvoie aux autres noeuds et liens du réseau neuronal planétaire qui se tisse sous nos yeux. Réseau qui évolue à une vitesse accélérée par rapport au temps immuable de référence, mais qui, par sa complexification, densifie le temps. La nouvelle culture de « l'homme symbiotique » est un des catalyseurs de l'avenir.

Joël de Rosnay
Conseiller du Président de la Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette
Président Exécutif de Biotics

Auteur des livres :
« Une vie en plus, la longévité pourquoi faire ? », Seuil, 2005
« La révolte du pronétariat, des mass media aux media des masses », Fayard, janvier 2006
« 2020 : Les scénarios du futur, comprendre le monde qui vient », Des Idées & des Hommes, 2007

www.derosnay.com
www.unevieenplus.com
www.pronetaire.com
www.scenarios2020.com

18:50 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Complexité / Epistémologie , Développement / "Humanitude" , Innovation , Intelligence Collective / Km , Interviews d'auteurs , Prospective , Sciences | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

18.12.2006

Les utopies posthumaines : Contre-culture, cyberculture, culture du chaos





Quelques mots de l'auteur

Denis Failly - "Rémi Sussan vous retracez les petites histoires qui façonnent l’alter histoire en quelque sorte, les acteurs et moments de cette contre - culture furent propice à l’expérimentation, l’innovation, la création, l’audace dans moult domaines (sciences, informatique, psychologie, communication…) qui impactent encore aujourd’hui, pouvez - vous nous donnez quelques pièces clés pour comprendre ce puzzle ? "

Rémi Sussan -medium_sussanremi.jpg "Dans mon livre, j’essaie de décrire un courant culturel mal connu, « underground » qui s’est manifesté tout le long de la deuxième moitié du XXe siècle. L’idée de base propre à ce mouvement est que la technologie, notre environnement matériel, est capable d’agir profondément sur nos perceptions, notre compréhension du monde et même sur notre nature profonde, si tant est qu’elle existe.
L’autre idée que je cherche à développer c’est qu’avec la multiplication des technologies et l’accélération de leurs découvertes, il devient impossible pour la société d’intégrer ces changements psychologiques vécus par chacun ; d’où l’apparition de phénomènes sociaux bizarres, incompréhensibles par les institutions en place : les « contre-cultures » dont LA contre-culture des années 60 est l’archétype.
Tout monde connaît aujourd’hui les connexions historiques entre le mouvement des années 60 et la cyberculture de la fin du siècle : il s’agit cependant de se demander les raisons de cette filiation. Outre le rôle fondamental joué par des gens comme Steward Brand ou Timothy Leary, c’est bien l’idée d’une réorganisation de l’homme par la technologie qui est au cœur de cette histoire. Que ce soit le LSD, le rock n’roll, l’ordinateur, le réseau ou, demain, les implants cérébraux ou les manipulations génétiques, c’est ce projet de re-création qui anime ceux qui participent de ce courant culturel."


Denis Failly - "Cette contre culture trouve notamment ses origines dans les expériences psychédéliques et hallucinogènes de quelques fameux représentants dans leur domaine de recherche et de connaissance (Leary, Burrough, Mac Kenna…) le substrat serait-il dans la substance, les expériences interdites, inédites, on retrouve le thème du chaos, de la destruction créatrice (?)"

Rémi Sussan - "John Lilly, un chercheur des années 60 qui fit le lien entre les spécialistes de la cybernétique et les premiers expérimentateurs psychédéliques, avait écrit un livre au titre significatif : « programmation et métaprogrammation du bio -ordinateur humain », dans lequel il affirmait que le LSD était une substance « reprogrammante ».
L’analogie avec l’ordinateur se trouve bien aux racines de l’histoire du psychédélisme, et pas seulement à la fin.
Dans son « caisson d’isolation » John Lilly tentait déjà de « reprogrammer ses croyances ». La notion de « chaos » est toujours présente en contrepoint de celle de programme. Si, à l’instar de des hommes de la caverne de Platon, nous sommes limités dans notre intelligence et notre action par des « modèles » issus du langage et de notre culture matérielle, toute tentative de faire tomber ces modèles implique un retour, au moins provisoire, à un état de « chaos », dans lequel les différents postulats que nous considérons comme sûrs au sujet du monde sont suspendus. C’est pourquoi, le terme de « contre-culture » m’apparaît personnellement très intéressant : il ne s’agit pas d’être contre une culture donnée mais de relativiser toutes les cultures, de proposer une possibilité de sortie de la culture, vue comme un programme, un modèle particulier avec ses beautés mais aussi ses limites. Toute culture est fondamentalement une réalité virtuelle : une construction mentale basée sur un certain nombre de postulats. Il n’existe pas de « vérité vraie » car c’est le rôle du cerveau que de construire des modèles, des simulations ; mais du coup, le désordre de la pensée, l’aléatoire, le délire, la « destruction de toute pensée rationnelle » comme dirait Burroughs, devient la condition de la création, la racine du développement de nouveaux ordres, de nouveaux modèles. La déesse Eris, maîtresse du chaos, de la discorde de la confusion, devient du coup la patronne tutélaire de la moderne contre-culture.
Ce qui peut paraître paradoxal, mais ne l’est pas du tout, c’est l’émergence d’un culte du désordre parmi ceux qui, justement, se consacrent avec un tel zèle à l’organisation d’informations, les tenants de la haute technologie. Mais pour élaborer de nouveaux ordres, on est obligé de considérer avec respect ce qui se trouve derrière les modèles eux-mêmes, ce qui conditionne leur existence et les transcende tous : le chaos lui-même."


Denis Failly - "Le Web 2.0 aujourd’hui dans la remise en cause de modèles existants ne puise t-il pas lointainement ses origines dans ces mouvements contre-culturels qui débutèrent dès les années 50 ?"

Rémi Sussan - "En fait le Web 2.0, pour ce que j’en comprend ;-), me semble plutôt un retour en arrière, mais dans le bon sens ! Si l’on reprend justement l’histoire de la contre-culture, on s’aperçoit que le but de ses expérimentateurs était justement de pouvoir recréer leur réalité (et donc eux même, puisque l’interface définit la personnalité), d’abord pour eux-mêmes, puis ensuite avec leur « tribu ». On commença par imaginer des communautés rurales, puis des cités spatiales comme le firent le Jefferson Starship ou Timothy Leary. C’est ce dernier qui remplacera ensuite l’idée des cités spatiales par celle des réalités virtuelles ou des îles au sein du réseau.
L’âge d’or de la cyberculture, environ 1992, n’est pas celui du Web.
C’est celui des forums, des services en ligne comme le Well. Le réseau est alors un gigantesque regroupement de communautés virtuelles.
Le Web, dans sa première mouture, inverse le mouvement. Malgré la formidable avancée démocratique que représente la possibilité offerte à chacun de publier son contenu, le Web reste un moyen de communication unidirectionnel : il y a des sites qui publient des informations, auxquels se connectent des postes clients qui les consultent. Dans « Coercion », l’un des pionniers de la « cyberculture », Douglas Rushkoff, se montre d’ailleurs très méfiant vis à vis du Web.
Avec toutes ses techniques collaboratives, le Web 2.0 est donc un retour au Réseau des premiers jours. Les gens discutent via des blogs, collaborent à la création de liens sur delicious, partagent photos et vidéos sur flicker ou you tube... Il devient même possible de boucler communautés virtuelles et vie réelle avec des systèmes comme meetup ou frappr."

Denis Failly - "Vous abordez dans votre livre deux notions qui peuvent susciter espoir et angoisse à la fois : transhumanisme et extropie, pouvez vous nous éclairer sur ces notions ?"

Rémi Sussan - "Le transhumanisme c’est tout simplement l’idée que la technologie donne à l’homme les moyens de s’affranchir de la plupart des limitations qui lui ont été imposées par l’évolution, la mort étant la première d’entre elles. A terme, on pourrait voir naître, au-delà du posthumain, les premières créatures postbiologiques : soit des intelligences artificielles succédant à leurs géniteurs humains, soit les hommes eux-mêmes, fusionnés avec la machine jusqu’à être méconnaissables.
Les « extropiens » sont une branche des transhumanistes, historiquement la première sans doute à se revendiquer comme telle. Il n’existe pas de grandes différences entre extropie et transhumanisme, sinon peut-être que les extropiens se recrutaient essentiellement, du moins au début, dans les milieux ultra-libéraux et anarcho-capitalistes. Aujourd’hui, l’Extropy Institute n’existe plus, et l’aspect libertarien s’est fortement adouci avec le temps.
En tout cas, il ne faut pas imaginer que les transhumanistes font l’apologie d’un monde basé sur l’idéologie de l’amélioration de la race, quelque part entre Gattacca ou Le Meilleur des mondes. Au contraire, ils sont passionnés par les désirs d’auto transformation et les multiples possibilités de l’adaptation humaine : certains sont proches des mouvements « queer » ou transsexuels, ou pour les droits des handicapés, par exemple. En tout cas, le choix individuel d’évolution personnelle est pour eux central par rapport à un rêve de société idéale. Il y a toujours un souffle libertaire dans le transhumanisme, que ce soit le « libertarianisme » anarcho-capitaliste ou au contraire un libertarisme beaucoup plus à gauche, soucieux des minorités. Jamais, en tout cas, l’idéologie d’une société bien huilée. Les idées transhumanistes sont anciennes, mais elles circulaient jusqu’ici de manière souterraine, d’où leur appartenance à certaines formes de « contre-culture ». C’est l’apport principal des transhumanistes que d’avoir « formaté » ces idées pour les rendre présentes sur le débat public, parfois aux dépens d’une certaine souplesse d’esprit et de créativité.
Il faut comprendre que le transhumanisme est un mouvement spécifique, avec son histoire, ses codes, son évolution propre ; dans ce cadre, se développent des idées qui peuvent enthousiasmer, faire sourire, irriter, apeurer...
Mais il ne faut pas confondre tel ou tel groupement avec des lames de fond qui affectent la société dans son entier. Les idées défendues par le mouvement transhumaniste sont bien plus répandues, et comme je le disais plus anciennes, que le mouvement lui-même.
Aujourd’hui, l’idée de vaincre la mort, par exemple, est la conséquence directe de ce qu’on sait sur la place de l’homme dans l’univers : on ne croit plus gère aux mythes religieux sur une survie de l’âme. Et on se doute bien que le vieillissement et la mort pourraient bien n’être que des problèmes d’ingénierie, même s’ils sont extraordinairement compliqués. Pareil pour le voyage spatial : aujourd’hui, des milliers de gosses nourris au lait de la science fiction regardent les étoiles, et se disent « un jour j’irai là-bas ». Pas la peine d’avoir lu la littérature transhumaniste pour cela. Quant à la modification de soi, non seulement sa possibilité est rendue implicite par notre environnement technologique, mais en plus il s’agit d’un désir profond ancré dans l’homme, ce qui fait du transhumanisme une part de la nature humaine !
Donc, quand quelqu’un comme Stephen Hawking affirme que l’homme devra se modifier pour survivre à la concurrence des machines ou que la survie de l’homme est dans l’espace, il ne rejoint pas pour autant le mouvement transhumaniste : sans doute n’en a-t-il même jamais entendu parler ! Il tire simplement les conséquences de notre place dans le cosmos, telle que nous la comprenons. Beaucoup de critiques du transhumanisme manquent leur cible en attaquant le « mouvement » (dépourvu sur bien des points de maturité et qui constitue donc une cible facile) en traitant le problème comme s’il s’agissait d’un débat idéologique classique, susceptible d’être réduit aux catégories actuelles de la pensée politique : par exemple « le transhumanisme est une conséquence de la pensée libérale » ou « c’est la réactivation moderne d’une idée religieuse », « c’est une mentalité californienne », etc., mais ils manquent les questions réelles, celles qui concernent la « lame de fond » : à quoi ressemblera l’humanité dans 50, 100, 1000 ans ? On aura, à cette époque, oublié le libéralisme, et probablement la Californie. Mais quid des vraies interrogations ? Peut-on réellement croire que l’homme ne se transformera jamais, alors même que la technologie nous en offre la possibilité ? Croire qu’il suffira de quelques interdictions et d’une morale, religieuse ou laïque pour remettre le diable dans la boîte est de loin, la plus utopiste des réponses. Maintenant, il existe de nombreux futurs très négatifs, et il est nécessaire de leur faire face, pour trouver des solutions. Cela impliquera, de toutes façons, d’énormes changements. Mais s’imaginer que les choses bougeront à peine au cours des prochaines décennies revient vraiment à se mettre la tête dans le sable, à mon avis"

Denis Failly - "Transhumanisme et extropie ne sont-ils pas quelque part une réactualisation de cette structure anthropologique de l’imaginaire (utopie pour certain) qu’est le mythe prométhéen de la quête infinie du progrès et du bonheur certain que sont censées nous apporter les sciences (nano, neuro, bio…) les technologies …?"

Rémi Sussan - "Bon nombre d’adeptes du mouvement transhumanistes vous répondront qu’ils se situent dans la tradition des Lumières, et qu’ils considèrent le progrès comme quelque chose de très sérieux, et blâmeront la pensée « post moderne » pour avoir introduit un doute sur la valeur de la rationalité et de la pensée occidentale. D’un autre côté, un observateur extérieur ne peut s’empêcher de remarquer les éléments mythiques de la pensée transhumaniste ; quelqu’un comme Erik Davis a magnifiquement écrit dessus par exemple.
En ce qui me concerne, je ne nie certainement pas la structure religieuse ou mythique de ce genre d’idée, mais je tends à inverser la question : et si les mythes de l’ancien temps, ceux d’Icare, ceux de Gilgamesh, ceux de la Jérusalem céleste n’étaient au contraire que des brouillons, des approximations, des manières primitives d’exprimer des tendances, des désirs susceptibles de se réaliser par la suite via la technologie ? Icare est un mythe, mais ce caractère mythique n’empêche pas, aujourd’hui, aux avions d’exister bel et bien."

Denis Failly - "merci Rémi"

Sa page perso



Bio :
Rémi Sussan est journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies. Il s’intéresse notamment aux retombées sociologiques de l’usage des techniques, ainsi qu’aux mouvements parallèles et alternatifs qui en découlent. Rémi Sussa écrit pour de nombreux journaux et magazines, dont Internet ActuTechnikart, PC Magazine, Computer Arts, Science et vie High Tech, etc.Il est auteur aussi pour Internet Actu

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31.08.2006

La théorie des mèmes : Pourquoi nous nous imitons les uns les autres.

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La version française
(traduction de B. Thomass et préface de
Richard Dawkins) de :
"The Meme Machine"

Quelques mots de Susan Blackmore

 

Denis Failly -
"Susan Blackmore, could you remind us shortly the basics of Memetics and Meme ?"

Susan Blackmore - medium_susanblackmore_copie.2.jpg"The term ‘meme’ was coined by Richard Dawkins in his 1976 book The Selfish Gene. Memes are habits, skills, songs, stories, or any kind of behaviour that is passed from person to person by imitation. Like genes, memes are replicators. That is, they are information that is copied with variation and selection. While genes compete to get copied when plants and animals reproduce, memes compete to get stored in our memories (or in our computeres or phones) and passed on again to someone else.
On this view our minds and culture are designed by the competition between memes, just as the biological world has been designed by natural selection acting on genes. Familiar memes include words, stories, TV and radio programmes, chess, Soduko and computer games, glorious symphonies and mindless jingles, the habit of driving on the left (or the right), eating with a knife
and fork, wearing clothes, and shaking hands. These are all information that has successfully
been copied from person to person. Without them we would not be fully human.
In my view our large human brains were forced to grow by the pressure of memes, and have been sculpted by a process of "memetic drive" to be ever better machines for selecting, copying, and storing meme. That is why we talk, draw and paint, and like music - because those memes thrived and caused brains to get better at copying them. So we humans are meme machines, and our nature reflects the history of past memetic competition."


Denis Failly - "How birth and spread of the ideas, are there any specific emerging conditions for a Meme, a kind of life cycle ?"

Susan Blackmore - "Any meme that can get copied will get copied. So the world is full of the successful memes - the rest having simply died away. There are countless ways in which memes can emerge. Every time you speak a new sentence that is a potential meme that might, or might not, get passed on. Your brain is a vast melting pot for memes and can easily put together old memes in new combinations to make new ones. This means that there is constantly a creative evolutionary process going on inside your head and between you and the people you communicate with.
Some memes have long life-cycles. Plato's Republic is a memeplex (group of memes that get passed on together) that first emerged thousands of years ago, was widely circulated, then nearly died out, and was later revived many times. Then it was translated into different languages and spread all over the world by modern technological meme machines.
Other memes have short life cycles. A piece of gossip you heard and passed on to your neighbour may go no further and simply die out there."



Denis Failly - "I suppose that Internet (and specifically blogs, wikis, tchat...) is a wonderfull channel of Memetics transmission, what do you think about and do you focus on that topics for your research ?

Susan Blackmore - "The Internet is heaven for memes. Computers store information much more accurately than human brains, and can copy that information to vast numbers of other computers very quickly. This means a new process of memetic drive is going on in which the increase in available memes drives an increase in the machines for copying them, and so on. The result is not only the Internet but mobile phones, CD players, MP3 players, DVDs, video phones, and much more.
We biological meme machines have nearly had our day. Few people in developed societies can now hold out against getting a mobile phone. Soon they will feel they just have to get the latest implanted phone receiver, transmitter, thought enhancer, control switches and all sorts of enhancements that will turn their merely biological brains into super computers as well. They will then be able to store and transmit even more memes and the memes will go on driving the expansion of capability. We are already getting badly overloaded."



Denis Failly - "Are Memetics a real field of knowledge (with methodology, tools, process, epistemology... ) and could Memetics be categorize as Science?"

Susan Blackmore - "Memetics has not yet developed into a mature science. There are plenty of people working on memetic topics but the whole area remains highly controversial. Critics argue that memes have not been proved to exist, cannot be identified with any chemical or physical structure as genes can, cannot be divided into meaningful units, and provide no better understanding of culture than existing theories. Others are frightened that memetics undermines the notions of free will and personal responsibility.
Proponents respond that memes obviously exist, since humans imitate widely and memes are defined as whatever they imitate. Also, the demand for a physical basis is premature. The structure of DNA was not discovered until a century after Darwin, so we may be in the equivalent of the pre-DNA phase in memetics. The question of units is tricky for genes too, and we can study memes by using whatever unit is replicated in any given situation - which may be anything from a few notes to an entire symphony, or a few words to a whole story. As for free will - there have always been people arguing that it is an illusion. Memetics provides a way of understanding how that illusion comes about.
More important is whether memetics really can provide new insights into human behaviour or culture. I am convinced that it can do so. A simple example is that memetics provides a far better understanding of religions, why they are so dangerous, and why people keep on falling for them. A broader one is the idea that humans have evolved as meme machines. I think language was once a meme-parasite that co-evolved to become symbiotic with us, and that culture is a vast system that is parasitic on human beings. If these ideas are right then memetics is a set of very powerful ideas and we badly need the science of memes."


Denis Failly - Susan Blackmore, thanks a lot


Les sites de Susan Blackmore
Son site personnel : 
www.susanblackmore.co.uk
Son site sur la mémétique : www.memetics.com

 Bio : Sue Blackmore is a freelance writer, lecturer and broadcaster, and a Visiting Lecturer at the University of the West of England, Bristol. She has a degree in psychology and physiology from Oxford University (1973) and a PhD in parapsychology from the University of Surrey (1980). Her research interests include memes, evolutionary theory, consciousness, and meditation.

12:45 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Communication / Psycho , Interviews d'auteurs , Sciences , Sociologie / Anthropologie / Philo | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Blackmore Susan, la théorie des mémes, memetique, meme, culture, memetics

17.07.2006

IEML (Information Economy Meta Langage)

Présentation du langage par son créateur, Pierre Levy


Denis Failly - "Pierre Levy, vous lancez le site consacré à IEML(Information Economy Meta Language), pourriez vous nous expliquer en quelques mots ce qu'est ce langage" ?

Pierre Levy la bibliothèque NextModerne: IEML, interview de Pierre Levy par Denis Failly- "Dans mon esprit, IEML est la langue de l’intelligence collective ou « surlangue » dont je parlais dans l’introduction de mon livre intitulé L’Intelligence collective (La Découverte, 1994), et cela pour au moins trois raisons :

  1. IEML bâtit, pour commencer, un pont entre langues naturelles. N’importe quel graphe de mots écrit dans une langue naturelle au moyen d’un éditeur IEML peut être lu dans n’importe quelle autre langue naturelle supportée par le dictionnaire IEML.

  2. IEML est, ensuite, un pont entre cultures, disciplines, domaines de connaissances, contextes, terminologies, ontologies, etc. La structure logique de ce métalangage permet en effet de déterminer automatiquement des relations entre concepts, des distances sémantiques entre documents et des synthèses quelles que soient l’hétérogénéité des corpus considérés.

  3. Enfin IEML construit un pont entre humains et ordinateurs en donnant aux manipulateurs automatiques de symboles les moyens d’analyser et de computer la complexité sémantique et pragmatique humaine... lorsque cette complexité est exprimée en IEML. Je précise immédiatement que, de même que la majorité des utilisateurs d’ordinateurs n’ont pas besoin d’entrer directement en contact avec le binaire ou même avec des langages de programmation, la majorité des utilisateurs humains d’IEML n’auront pas besoin d’apprendre le métalangage.

Dans un style sobre, c’est un système d’adressage sémantique des documents numériques. Dans un style plus lyrique, je comparerais l’internet à un « cerveau global », à qui il ne manque que le système symbolique adéquat pour faire accéder l’intelligence collective humaine à la conscience réflexive. Mon hypothèse est qu’IEML pourrait précisément jouer le rôle de ce système symbolique initiateur d’une nouvelle dimension cognitive.

IEML peut nous permettre de franchir ce seuil cognitif parce qu’il réunit deux propriétés généralement séparées :

d’un côté, il est capable d’exprimer toutes les nuances sémantiques des langues naturelles, comme le français, l’anglais ou le mandarin ;

- d’un autre côté, contrairement aux langues naturelles, il peut être traité de manière optimale par les ordinateurs : il est « calculable »

J’ai conçu ce métalangage afin d’exploiter au service de la cognition humaine la puissance de communication, de mémoire et de traitement d’information dont nous disposons aujourd’hui et dont les générations précédentes ne pouvaient même pas rêver.

Pour utiliser une métaphore, je pourrais décrire IEML comme le « code génétique » (ou code mémétique) de la culture humaine. Je précise tout de suite que, si le code me semble déchiffré, l’ensemble du génome reste à inventorier. La cartographie de l’espace cognitif humain sera nécessairement une entreprise collective de longue haleine."


Denis Failly - "A qui s'adresse IEML ?"

Pierre levy - "IEML s’adresse essentiellement à deux catégories de personnes : les architectes de l’information et les chercheurs en sciences humaines intéressés par les langages formels.
Par « architectes de l’information » j’entends les concepteurs de systèmes d’information, les spécialistes de la documentation numérique, de la gestion et de l’ingénierie des connaissances.
Quant aux chercheurs en sciences humaines, il s’agit surtout de ceux qui veulent surmonter la fragmentation disciplinaire et théorique contemporaine afin de contribuer, par leur activité intellectuelle, à la croissance d’un développement humain qui ne peut être appréhendé que par une approche pluridisciplinaire.
Par « développement humain », j’entends une dynamique d’interdépendence entre prospérité, santé, éducation, droits de l’homme, démocratie, recherche, innovation, transmission des patrimoines culturels, équilibre des écosystèmes vivants, etc.
Dans cette perspective, IEML est une langue formelle permettant d’exprimer, les données, les théories et les modèles des diverses sciences de l’homme nécessaires à une compréhension causale et à un pilotage fin du développement humain.
En outre, via une indexation adéquate des données numériques, IEML pourrait permettre une observation non seulement quantitative mais aussi qualitative - sémantique et pragmatique - de l’économie de l’information qui se développe dans le cyberespace, et qui exprime une part croissante de la communication, des transactions et de la mémoire humaine."


Denis Failly -"Quels sont les grands principes d’IEML ?"

Pierre Levy - "Etant un méta-langage, IEML est indépendant des langues naturelles, ontologies, classifications et théories.

C’est (a) une idéographie (b) combinatoire, ce qui signifie (a) que chaque symbole a une signification distincte et que (b) la signification d’une combinaison de symboles tend à correspondre à la combinaison des significations de ces symboles. Si ce dernier principe (b) était appliqué à la lettre, on aboutirait à un langage trop redondant, à la couverture sémantique limitée. Le principe combinatoire est donc tempéré par un principe complémentaire d’économie conceptuelle selon lequel le maximum de « surface » sémantique est couverte par un minimum de symboles.

Les symboles élémentaires sont au nombre de cinq : virtuel, actuel (les deux éléments pragmatiques, liés à l’action et aux verbes), signe, être et chose (les trois éléments sémantiques, liés à la représentation et aux noms).
A partir des éléments, IEML déploie cinq niveaux de combinaison et d’articulation : 25 événements (deux éléments), 625 relations (deux relations), des millions d’idées (deux ou trois relations), une quantité astronomique de phrases (deux ou trois idées), une quantité virtuellement infinie de graphes possibles (matrices, arbres ou séries de phrases).

Pour le moment (été 2006), seules quelques deux mille idées ont été interprétées en langues naturelles, avec l’objectif de couvrir la majorité des sujets possibles des sciences humaines. Le dictionnaire IEML en ligne (http://www.ieml.org/) est censé s’accroître constamment avec de nouvelles idées et de nouvelles phrases.

Chaque graphe est / à simultanément :
1 - une adresse sémantique,
2 - un objet d'interprétation, ou « texte »,
3 - un système d'interprétation automatique, ou « point de vue cognitif » sur d’autres graphes et
4 - un clavier virtuel pour la rédaction d’autres graphes. Les graphes sont lisibles directement en IEML ou bien dans la langue naturelle choisie par l’utilisateur.


Denis Failly - "Pourquoi avoir créé ce langage,  qu'apporte t-il de plus par rapport aux langages existants ?"
Pierre levy -"

  • TCP-IP permet la communication entre ordinateurs.
  • HTTP gère les hyperliens d’un site à l’autre.
  • HTML normalise la visualisation des pages web.
  • XML décrit la structure des bases de données...

IEML est un « système de coordonnées » des sujets, du contenu sémantique, ou de la signification des fichiers. Il code la position des documents dans un espace cognitif infini mais précisément adressable. IEML propose un codage navigable des concepts. Chaque code-concept (ou phrase IEML) est interprétable dans toutes les langues naturelles supportées par le Dictionnaire IEML. Actuellement, ces langues se limitent au français et à l’anglais, mais des traductions en espagnol et portugais sont déjà en cours. Nous n’en sommes qu’au tout début du programme de recherche : à terme, les codes IEML seront interprétés dans toutes les grandes langues de communication présentes sur le web.
En somme, IEML tente de résoudre un problème que ni TCP-IP, ni HTTP, ni HTML, ni XML n’ont la prétention de résoudre.

Pour décrire le « contenu », on utilise généralement des mots en langues naturelles. Mais il existe des milliers de langues différentes et, à l’intérieur même de chacune des langues, les mots peuvent avoir plusieurs sens et le même sens peut s’exprimer par plusieurs mots, sans parler des changements de sens dues aux variations de contextes.
Les moteurs de recherche contemporains travaillent sur des chaînes de caractères (en langues naturelles) et non pas sur des concepts, thèmes ou notions, qui sont indépendants des langues et de leurs mots.

En plus du simple usage des langues naturelles, il existe également des terminologies moins ambigües et bien structurées utilisées par les professionnels de l’information : langages documentaires des bibliothécaires, ontologies des informaticiens, etc. Mais ces systèmes de classification sont très nombreux, généralement incompatibles entre eux et sont basés en définitive sur l’utilisation de mots en langues naturelles.
De nombreux langages documentaires, comme le « Dewey » des bibliothécaires, proposent des hiérarchies de concepts assez rigides et qui ne se prêtent pas de manière optimale au traitement automatique. La plupart des langages documentaires, même les plus souples - comme les langages à facettes inventés par Ranganathan - ont été conçus « avant les ordinateurs ».

Les ontologies, que les normes du web sémantique recommandent de formaliser dans le langage OWL (Ontology Web Language) sont des réseaux sémantiques - le plus souvent des arbres ou des taxonomies - décrivant les relations entre concepts d’un domaine de connaissance. Or, d’une part, les concepts sont exprimés par des mots en langues naturelles (avec tous les problèmes afférents déjà signalés plus haut) et, d’autre part, les ontologies - considérées comme structures de relations - ne sont pas traductibles les unes dans les autres. OWL permet seulement l’exécution d’inférences automatiques au sein d’une même ontologie. Cette fragmentation linguistique et logique des ontologies limite énormément les bénéfices potentiels du web sémantique.

En général, l’exploitation « intelligente » des données présentes sur le web est aujourd’hui très limitée. Par exemple, même dans des corpus relativement homogènes, comme wikipedia, on ne voit pas de possibilités de génération de liens automatiques entre documents portant sur les mêmes sujets. La situation est encore pire si ces documents sont rédigés dans des langues différentes.
Il n’y a pas non plus de calculs de distances sémantiques qui permettrait, par exemple, d’aiguiller les utilisateurs sur des informations « proches » des questions qu’ils ont posées si ces questions ne trouvent pas de correspondants exacts.

La traduction des langages documentaires et des ontologies en IEML aurait trois avantages directs :

- premièrement, tout le travail d’indexation et de catalogage déjà réalisé serait sauvé (il n’est pas à refaire),
- deuxièmement, les ontologies et systèmes documentaires deviendraient mutuellement compatibles sur le plan logique, c’est-à-dire que des inférences automatiques et calculs de distances sémantiques pourront être exécutées d’une ontologie à l’autre,
- troisièmement, une fois traduite en IEML, une terminologie ou ontologie se trouverait automatiquement interprétée dans toutes les langues naturelles supportées par le dictionnaire IEML.

En général, une indexation en IEML permettra :
- la recherche par concepts (et non plus seulement par chaînes de caractères),
- la génération automatique de liens entre documents portant sur des sujets identiques ou complémentaires,
- le calcul de distances sémantiques et éventuellement la génération automatique de cartes sémantiques (synthèses) de grands corpus
- les inférences et analyses automatiques au sein d’ensembles de documents « quelconques » séléctionnés par les utilisateurs selon leurs propres critéres.

Je précise que tout cela représente aujourd’hui (été 2006) un vaste programme de recherche et non pas des solutions techniques immédiatement disponibles.

Pour les corpus qui ne sont pas déjà indexés au moyen d’un langage documentaire ou d’une ontologie, il faudra évidemment mettre au point des solutions d’indexation automatique en IEML."


Denis Failly - "Pierre Levy, compte tenu de vos recherches, pratiques, et nombreux écrits autour des usages des Tic et de leur implication en terme culturels, sociaux, cognitifs, d'intelligence collective, quel est votre regard sur le "paradigme" Web 2.0."

Pierre Levy - "Je suppose que vous entendez par « web 2 » la liste suivante :

le développement de la blogosphère et des possibilités d’expression publique sur le web,
- l’usage croissant des wikis,
- le succès mérité de wikipedia,
- la multiplication des processus de partage d’information et de mémoire (delicious, flicker, etc.),
- la tendance générale à considérer le web comme une sorte de système d’exploitation pour des applications collaboratives et autres,
- la montée des logiciels sociaux et des services tendant à accroître le capital social de leurs usagers,
- la montée continue des systèmes d’exploitation et des logiciels à sources ouvertes,
- le développement du P2P sous toutes ses formes (techniques, sociales, conceptuelles)...

La liste n’est pas close.

Tout cela manifeste une exploration sociale des diverses formes d’intelligence collective rendues possibles par le web et représente donc une évolution très positive. Mais, en fin de compte, il s’agit d’une exploitation par et pour le plus grand nombre de potentialités qui étaient techniquement et philosophiquement déjà présentes dès l’apparition du web en 93-94. Je vois là une maturation culturelle et sociale du web (qui a été conçu dès l’origine par Tim Berners Lee pour favoriser les processus collaboratifs) plutôt qu’un saut épistémologique majeur."


Denis Failly - "Vous qui êtes acteur et observateur des recherches en cours dans le domaine des Sciences Cognitives, vers quoi allons - nous, quelles sont les  émergences remarquables dans ces domaines  qui préfigurent l'avenir ?"

Pierre Levy - "La formalisation de la logique et de l’arithmétique a permis l’automatisation des calculs arithmétiques et logiques et, en fin de compte, la naissance de l’informatique classique. Grâce à la formalisation de la sémantique et de la pragmatique proposée par IEML, on peut prévoir la naissance d’une informatique sémantique (ou informatique 2, si vous voulez !), capable de combiner les calculs arithmétiques et logiques avec des calculs sémantiques et pragmatiques respectueux du caractère complexe, qualitatif et virtuellement infini de l’univers cognitif.

Cela ne rendra pas obsolètes les résultats antérieurs des recherche en IA (NDLR: Intelligence Artificielle), en informatique cognitive ou en théorie des jeux mais permettra au contraire de les enrichir d’un contenu sémantico-pragmatique beaucoup plus riche.

Plus généralement, je crois que les développements ultérieurs du cyberespace verront l’avènement d’une révolution scientifique dans les sciences humaines, un peu comme l’invention de la presse à caractères mobiles par Gutemberg et les nouveaux instruments d’observation (téléscope et microscope) ont favorisé une révolution scientifique dans les sciences de la nature.Les acteurs de cette révolution auront tendance à considérer les phénomènes sociaux comme des processus cognitifs à l’échelle collective. Ces processus de cognition collective (ou d’économie de l’information signifiante) seront observables, navigables et modélisables dans le cyberespace.
Au-delà de la fragmentation disciplinaire et théorique des sciences humaines contemporaines, le coeur de cette révolution de l’économie de l’information sera la découverte-exploration constructive d’un espace cognitif multidimensionnel, fractal, unique et infini où se déroulent les processus relevant de la culture humaine."


Denis Failly - "Merci Pierre Levy"


Le site IEML

Pierre Levy est l'auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels :


L'intelligence collective : Pour une anthropologie du cyberspace

La Cyberculture

Qu'est ce que le virtuel

Les arbres de connaissance

 

Bio : Pierre Lévy a consacré sa vie professionelle à analyser les implications culturelles et cognitives des technologies numériques et à promouvoir leurs meilleurs usages sociaux.

Né en 1956. Maîtrise d'histoire des sciences (Paris, Sorbonne, 1980, dirigée par Michel Serres). Doctorat de sociologie (Paris EHESS 1983, dirigée par Cornélieus Castoriadis).
Chercheur au CREA (École polytechnique, Paris) sur l'histoire de la cybernétique, de l'intelligence artificielle et de la vie artificielle, 1983-1986. Professeur invité à l'Université du Quebec à Montréal, departement de communication, 1987-1989, enseigne l'informatique pour la communication. Professeur en sciences de l'éducation à l' Université de Paris-Nanterre, 1990-1992, enseigne les technologies pour l'éducation. Habilitation à diriger des recherches en sciences de l'information et de la communication (Grenoble 1991). Co-fondateur et chercheur au Neurope Lab. Recherches sur l'économie et la technologie de la connaissance, 1991-1995.

Membre de la mission officielle sur l'enseignement ouvert et à distance

 

10:55 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Communication / Psycho , Interviews d'auteurs , NTIC / Web 2.0 , Sciences | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Levy Pierre, IEML, Information Economy Meta Langage, Intelligence collective, web sémantique, web 2.0, sciences cognitives

07.07.2006

La Complexité, Vertiges et promesses: 18 histoires de sciences d'aujourd'hui

La Complexité, Vertiges et promesses, Reda Benkirane

Reda Benkirane, Le Pommier, 2002

L'ouvrage est désormais disponible au format Poche 

18 "histoires de sciences" sous formes d'entretiens (l'auteur qui est sociologue interroge sous l'angle de la Complexité, et au delà de la technique, les rapports entre la société, la culture et les sciences.
Entretiens avec Edgar Morin, Ilya Prigogine, Neil Gershenfeld, Daniel Mange, Jean-Louis Deneubourg, Luc Steels, Christopher Langton, Francisco Varela, Brian Goodwin, Stuart Kauffman, Bernard Derrida, Yves Pomeau, Ivar Ekeland, Gregory Chaitin, John Barrow, Laurent Nottale, Andrei Linde, Michel Serres.


Interview de l'auteur;  Reda Benkirane


Denis Failly - "Reda Benkirane, pourquoi ce livre et ce besoin de faire "se raconter" des personnalités issues d'univers aussi variés (scientifiques, sociologues...?)"

Reda Benkirane La bibliothèque NextModerne, Reda Benkirane- "Sans grandiloquence aucune, je crois que la raison d'être de ce livre est simplement de tenter de comprendre le monde de demain, et de fonctionner sur le mode de la curiosité plutôt que sur celui de la peur de ce qui va advenir, de tout ce qui pourrait advenir. Je suis à cet égard frappé de voir combien les sociétés technologiquement les plus avancées, politiquement les plus puissantes, militairement les plus imposantes sont tenaillées par la peur.  Le thème de la complexité me paraît résumer les défis qui se posent à nous. Ce livre est le résultat d'une enquête ethnologique sur les sciences contemporaines où je cherche à lier langue avec la tribu des scientifiques et à leur appliquer la méthode des entretiens semi-directifs.  Le résultat est un objet qui déploie un collectif de cognitaires, tous attachés à l'étude de la complexité, de l'émergence, de l'auto-organisation, de la turbulence à travers divers phénomènes de la nature.

Il me semble que l'approche de la complexité peut être utile aux sociologues et anthropologues pour mieux saisir ces Touts sophistiqués (sophisticated wholes) ou ces 'Nous' subtilement enchevêtrés (les nôtres et les autres) qui abondent dans toutes sortes d'environnements.

Il est proposé des histoires de sciences comme autant de récits, de narrations possibles sur les sciences non linéaires qui triomphent aujourd'hui et montrent clairement ce que "changement de paradigme" peut vouloir dire. L'hyperspécialisation (quand on sait "de plus en plus de choses sur de moins en moins de choses") touche  à sa fin. La monoculture de l'esprit n'est plus à même de saisir l'immensité des questions qui se posent à nos sociétés ni même indiquer le chemin à emprunter pour commencer à effleurer la surface des problèmes qui en résultent et qui demandent une multiplicité d'éclairages disciplinaires pour tenter non pas de les résoudre, mais de chercher  tout d'abord à les exprimer. La science comme paysage de métaphores, catalogue des motifs de la nature...

A travers ces récits de sciences, on croit deviner à quoi pourrait un jour ressembler une sagesse de l'écart à l'équilibre."


Denis Failly - "Possible fertilisation croisée des savoirs, transversalité des pratiques et raisonnements métaphoriques inter -  disciplinaires, n'est ce pas cela les points communs qui pourraient réunir toutes les personnalités interrogées dans votre ouvrage, en voyez vous d'autres ?"

Reda Benkirane - "Le principal point commun de ces scientifiques est la classe de problèmes à laquelle ils s'attaquent, c'est-à-dire un ensemble de questions sur lesquelles le réductionnisme n'a rien à dire: le fonctionnement du cerveau, celui du système immunitaire, le réseau génétique, la physique de la turbulence, les mathématiques du chaos, ou encore du hasard, les phénomènes d'émergence et d'auto-organisation si abondants dans la nature, voilà quelques pans entiers des sciences contemporaines que l'on peut tenter d'approcher grâce à la grammaire de la complexité, sa syntaxe caractéristique dont il s'agit tout de même d'avoir une idée si l'on veut pouvoir espérer comprendre ce qui est en train de se passer autour de nous."

Denis Failly  - "Pensez vous que la Complexité s'explique et vous sentez - vous une mission d'évangélisateur de ce point de vue à l'instar d'un Edgar Morin ou d’un Joël de Rosnay par exemple"

Reda Benkirane - "Il ne me semble pas que le terme d'évangélisateur soit adéquat pour décrire le travail d'Edgar Morin ou celui de Joël de Rosnay. Par ailleurs, il ne s'agit pas de faire l'éloge de la complexité comme nouveau paradigme. Il faut également inclure une critique des sciences de la complexité.

Quant à moi, je suis un sociologue, plutôt éclectique, qui travaille comme une sorte de passeur de cultures. Contrebandier un peu, clandestin beaucoup puisque j'ignore les frontières disciplinaires, je travaille dans un espace informel, car je suis convaincu que si société de connaissance il y a, elle se fait de plus en plus en dehors de l'université et de l'enceinte académique.

Je travaille sur les liens, au croisement des sciences douces et dures, du nord et du sud, de l'orient et de l'occident.  Il nous faut aujourd'hui un savoir sociologique, anthropologique, philosophique sur les liens, les relations. Ce sont les relations qui définissent les êtres, les objets, et non le contraire. Tout ce qui peut nous aider à penser "l'entre", "l'inter", le "trans", le "pluri"ou encore "l'uni->vers" m'intéresse."


Denis Failly
- "Etes-vous optimiste quand à la prise de conscience par les décideurs (politiques, institutions, managers etc) que le monde est complexe, que le complexe se pense et suppose quasiment une "épistémologie de la décision" une revisite des représentations, une refonte des comportements...?"

Reda Benkirane - Je suis, sur le court terme, pessimiste quant à la capacité d'adaptation des politiques et en revanche plus optimiste quant à celle des représentants de la société civile mais aussi celle des acteurs du secteur privé. Sur le long terme, ce sera la loi de l'évolution qui imposera la gestion de la complexité, car face à la contingence intervenant dans un monde de plus en plus interdépendant, il s'agit de s'adapter ou de disparaître. S'adapter signifie qu'il faut abandonner la science du contrôle et de la manipulation pour verser dans une science participative de ce qu'elle observe. Il n'y a pas encore beaucoup de politiques qui ont compris qu'il faut paradoxalement opérer un "lâcher prise" avant de tenter d'influer sur le cours des événements.

Denis Failly "Que vous inspire aujourd'hui, au delà de la fracture numérique, les phénomènes de reliances et d'expressions par Internet, hors des agoras traditionnelles d'expressions , je pense ici aux blogs, tchats, social networking, communautés virtuelles, etc ?"

Reda Benkirane - "Tout ce qui sort de la matrice de la Toile reflète la Complexité, ses facettes multiples, son aspect parfois vertigineux et déroutant. C'est une métaphore puissante et en même temps une réalité concrète de ce qu'est la Complexité lorsqu'elle culmine en l'homme et dans le social. Or la Toile signale une mutation anthropologique majeure. De manière générale, la membrane de communication ubiquitaire qui s'étend, et recouvre la planète est le réceptacle de notre mémoire, de notre imagination, de notre créativité, de nos activités. L'interdépendance mise en avant par les mécanismes de la Complexité est tous les jours illustrée par la communication sur la Toile qui s'est affranchie - grâce à l'invention (ou la découverte ?) de l'espace-temps informatique - de certaines frontières liées à la physicalité du monde... Il est difficile de savoir où tout cela va nous mener - Sur-sapiens peut-être ? Nous sommes au tout début de la découverte d'un continent de la communication humaine, les sciences non linéaires peuvent nous aider  à décrire les phénomènes radicalement nouveaux qui y prennent forme. Pour un anthropologue, cela devrait être passionnant à observer."

Denis Failly "Merci Reda Benkirane"


Le site animé par Reda Benkirane : Archipress


Bio : Réda Benkirane est sociologue et spécialiste de l'information, il est consultant auprès des Nations Unis (CNUCED) à Genève. Ses ouvrages traitent de la Complexité, l'interdisciplinarité et l'interculturel.

  

14:40 Ecrit par La bibliothèque NextModerne dans Complexité / Epistémologie , Interviews d'auteurs , Sciences | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Benkirane Reda, La Complexité Vertiges et promesses, sciences, complexité

29.05.2006

Robots extraordinaires

la bibliothèque NextModerne, Robots extraordinaires, Cyril Fievet interviewé par Denis Failly

Cyril Fiévet, Philippe Bultez-Adams et al., préface d'Axel Kahn
2006, Edition FYP Editions / Futuroscope

 



Denis Failly - "Cyril Fievet votre ouvrage « Robots Extraordinaires » arrive à un moment où l’on commence à entendre parler de plus en plus des robots,non plus comme seuls objets de fiction (Film, BD, littérature) mais comme quasi sujets agissants, proches de nous et peu ou prou anthropomorphes. Au-delà des démonstrations sur les salons high Tech japonais notamment, quelle est la réalité de la présence des robots dans notre quotidien, quelle est la typologie des usages envisagés (robots d’agréments, jouets, utilitaires, assistants… ?)"

Cyril Fievet la bibliothèque NextModerne, Cyril Fievet- "Je me réjouis que les médias français traitent de ce sujet, car il est aussi important que méconnu. Il faut bien comprendre que pour des raisons inexplicables, le thème des robots est bien moins populaire ici en France qu'il ne l'est dans beaucoup d'autres pays. Par exemple, on compte quelques dizaines de livres en fran